Le rôle du moment: coordonnateur·trice d’intimité

Lindsay Somers est en quelque sorte une pionnière. Persuadée «que cette pratique deviendrait la norme», la fondatrice et chef de la direction de Intimacy Coordinators Canada (ICC) était déterminée à changer la manière dont les scènes de nudité et de sexe simulé sont gérées dans l’industrie canadienne du film et de la télévision. Et depuis, elle n’a pas cessé d'œuvrer en ce sens.

Récemment, à travers les plateaux de production cinématographique et télévisuelle du monde entier, un vent de prise de conscience se fait sentir. Cela se traduit d’abord par la demande croissante pour des experts en la matière, l’instauration de protocoles nouveaux et améliorés, de la chorégraphie à l’essayage des costumes, et par une redéfinition des attitudes culturelles à propos du consentement devant et derrière la caméra.

C’est à la suite des événements liés au mouvement #MeToo, né en 2017, lorsque l’industrie a été mise face au rôle historique qu’elle a joué en matière de violence et d’inconduite sexuelle, qu’une nouvelle énergie s’est faite sentir pour faire en sorte que les scènes d’intimité soient sécuritaires.

Pour Lindsay Somers, le chemin vers la victoire a été parsemé d’embûches.

«Vous n’avez pas idée à quel point ça fait du bien d’entendre que [ça devient la norme sur les plateaux]», mentionne Lindsay en expliquant qu’il n’y a pas si longtemps, les techniciens s’esclaffaient en sa présence, en lui disant qu’elle ne serait jamais payée pour obtenir des consentements.

Deux ans et demi plus tard, «ces mêmes équipes de tournage me donnent tout ce dont j’ai besoin pour exécuter avec brio mon rôle de coordonnatrice de l’intimité pour l’une des plus grosses séries du moment à Toronto», dit-elle.

«Ils ont fait un virage à 180 degrés.»

Comme les mentalités changent, le phénomène des CI (coordonnateurs·trices de l’intimité, ou IC en anglais) fait désormais l’objet d’articles dans des publications nationales, comme le magazine Maclean’s, en plus d’avoir gagné les pratiques de l’industrie du film d’Afrique du Sud, de figurer parmi les exigences de toutes les productions actuelles et futures de HBO et de laisser sa marque dans les superproductions de Netflix comme Bridgerton et The Witcher.

Lindsay Somers, fondatrice et chef de la direction de Intimacy Coordinators Canada

En faire un métier

Les CI surfent indéniablement dans l’imaginaire populaire ces temps-ci et se sont taillé un rôle d’une importance vitale côté production et planification, mais il faut remonter à 2006 pour retracer leur origine, quand Tonia Sina, qui a cofondé ce qui s’appelle désormais Intimacy Directors & Coordinators (IDC), a rédigé sa thèse Intimate Encounters; Staging Intimacy and Sensuality.

Lindsay Somers explique que l’ICC ne reconnaît comme légitimes que ceux et celles qui ont rigoureusement suivi la formation de l’IDC, basée sur une approche théâtrale, et fait par ailleurs du mentorat auprès de personnes désirant obtenir leur certification, comme Stéphanie Breton, actrice, chorégraphe et éducatrice établie à Montréal.

«La raison d'être de ce que nous faisons: assurer la sécurité sur le plateau», explique Stéphanie. «Je crois aux droits et à la sécurité des artistes. Et c’est super qu’à présent, on ait dépassé le stade de la prise de conscience et que ce soit presque attendu.»

Le seul bémol quant à la popularité récente du sujet, ajoute-t-elle, est que «bien des gens pensent que parce qu’ils ont regardé un webinaire ou qu’ils sont à l’aise dans leur peau, ils peuvent se pointer sur un plateau et faire le travail.»

Stephanie Breton, actrice, chorégraphe et éducatrice basée à Montréal

«Il y a trois ans, il fallait se battre pour faire accepter notre rôle. Aujourd’hui, [notre mandat est] de veiller à ce que le travail soit fait par les bonnes personnes, et qu’il soit bien fait, pour éviter que des situations fâcheuses ne se reproduisent.»

Pour ce faire, il faut posséder une expérience approfondie et être formé, ce qui permet de veiller sur la santé mentale, les premiers soins et la chorégraphie, et d’agir en défenseur des intérêts sur un plateau, précise-t-elle. Le mandat qui est confié aux CI consiste à s’assurer qu’aucune surprise ne survient durant un tournage. Pour cela, ces spécialistes aident les acteurs et actrices à se préparer mentalement, physiquement et émotionnellement pour qu’ils et elles se présentent sur le plateau en toute connaissance de cause.

Et les CI veillent à ce que les acteurs·trices n’aient jamais à se justifier si, à un moment ou à un autre, ils veulent dire «non».

«La coordonnatrice d’intimité est là pour parler en leur nom», explique Stéphanie. 

«Nous facilitons toutes les discussions et les communications pour qu’en fin de compte, une belle œuvre artistique voit le jour, en toute sécurité.»

Elle ajoute: «Pendant si longtemps, les acteurs·trices ont souffert. Il faut donc faire en sorte que cela ne se reproduise plus.»

Le rôle d’un·e coordonnateur·trice de l’intimité (CI ou IC en anglais)

- Mettre en place des protocoles adéquats pour les scènes à caractère intime. Cela comprend les scènes tournées sur des plateaux fermés, l’accès au moniteur, la présence sur le plateau durant la répétition, la mise en scène précise et l’essayage des costumes, etcetera.

- Agir à titre de lien entre producteurs et acteurs.

- Agir à titre de spécialiste des mouvements lorsque nécessaire. Travailler de concert avec la vision du réalisateur ou de la réalisatrice et les revendications des acteurs·trices pour harmoniser le concept et veiller à la sécurité durant les scènes d’intimité, afin d’éviter toute surprise! 

- Agir en faveur de la défense des acteurs·trices. S’assurer que les personnes sont entendues et respectées tout au long du processus. Collaborer avec elles pour raffiner le travail de coordination de l’intimité. Leur donner tous les moyens possibles de faire leur travail dans la valorisation.

Relever les normes dans la profession

À ses débuts, l’ICC a entrepris un examen approfondi de la convention des producteurs indépendants (Independent Producers Agreement (IPA)), un ouvrage qui mandate et régit les syndicats des plateaux de tournage, à la recherche de zones grises.

Lindsay Somers a découvert que le document ne fournissait aucune définition de termes comme «nudité» ou «sexe simulé», mais que dans les clauses de nudité[EP4] (un ensemble de demandes établies servant de repères pour la performance), les acteurs et actrices peuvent se prévaloir de la présence d’un porte-parole sur le plateau.

Voilà donc sur quoi s’elle appuyée.

En mars 2020, Lindsay Somers a aidé ACTRA Toronto à produire un document, intitulé Best Practices for Scenes Involving Nudity, Intimacy, Simulated Sex and Sexual Violence (Pratiques d’excellence pour les scènes comportant de la nudité, des moments d’intimité, des relations sexuelles simulées et de la violence sexuelle), «qui explique comment accomplir le travail de A à Z et comprend même des listes de vérifications», mentionne-t-elle. «Toutes les productions qui suivent ces listes de vérifications et les protocoles qui y sont décrits pourront mener les artistes du point A au point B en toute sécurité.»

Casey Hudecki (g), chef de l'exploitation à Intimacy Coordinators Canada (ICC) et Lindsay Somers (d), fondatrice et présidente de ICC.

En juillet 2020, l’ACTRA, association nationale, a publié un document similaire sur les meilleures pratiques, pour étendre la pratique à toutes les provinces canadiennes. Aujourd’hui, Somers a bon espoir que le concept continuera de prendre de l’expansion. 

Les syndicats se battent avec ardeur pour le faire appliquer, tout comme des producteurs, indique-t-elle, même si bon nombre de plateaux continuent leurs activités sans la contribution d’un·e coordonnateur·trice d’intimité, car aucune production n’est tenue, sauf dans le cas de HBO, de se conformer à cette pratique.

Par contre, après avoir travaillé avec des CI, des cinéastes comme Tracey Deer, réalisatrice primée membre de la communauté mohawk, disent qu’ils·elles ne reviendront pas en arrière.

Tracey Deer, cinéaste et scénariste - Crédit photo: Dory Chamoun

«Ça a fait un déclic dans ma tête», indique Tracey Deer en parlant de la première fois où elle a entendu parler du concept. «Je me suis dit : “Mais bien sûr! Pourquoi est-ce que ça a pris tant de temps avant que ce rôle ne voie le jour?”»

«À titre de réalisatrice, d’être humain, de femme et de femme mohawk, la sécurité est une valeur très chère à mes yeux», ajoute-t-elle. «Et en tant que réalisatrice, je suis l’une de celles qui ont une responsabilité envers les personnes qui travaillent pour moi: l’équipe de tournage, les artistes, tout le monde, en somme — et c’est une responsabilité que je prends très au sérieux.»

Tracey Deer est d’avis que, tout comme un syndicat ferait appel à un coordonnateur ou coordonnatrice de cascades lorsque la sécurité physique d’un acteur ou actrice est en jeu sur un plateau de tournage, il serait souhaitable qu’une personne veille également sur leur bien-être émotionnel et psychologique.

«J’aimerais que cela fasse partie intégrante de nos valeurs professionnelles,» mentionne-t-elle. Tracey Deer a embauché Lindsay Somers en 2019 pour son film Beans, qui traitait entre autres de contenus de nature délicate et sexuelle entre des enfants.

Les actrices Kiawentiio (Beans), Violah Beauvais (Ruby) et Rainbow Dickerson (Lily) - Crédit photo: EMAFilms

«Il y a une relation de pouvoir, c’est certain, peu importe la souplesse et l’ouverture dont on fait preuve, et peu importe à quel point on est sensible en tant que réalisatrice», explique-t-elle. «Nous demeurons dans notre rôle, et le travail [des comédien·nes] consiste à nous donner ce que l’on veut, alors c’est important d’avoir quelqu’un avec qui les acteurs peuvent parler ouvertement, discuter de leurs limites et de restrictions, de ce qu’ils sont à l’aise ou non de faire...»

«Le travail ne devrait jamais obliger une personne à transgresser les limites.»

Tracey Deer mentionne qu’elle a aussi noté une transformation dans le jeu: les acteurs et actrices arrivent avec plein d’assurance et sont préparés pour leur scène délicate. Ils sont en mesure de se concentrer pleinement et ne montrent pas de signes de nervosité, de crainte ou d’inconfort quant à ce qui se déroule.

«Je suis témoin de l’impact de ce rôle et je ne tournerai jamais plus sans responsable de la coordination d’intimité», précise Tracey. «Selon moi, il faut rendre obligatoire l’embauche d’experts en coordination d’intimité dans nos équipes de tournage pour les projets comptant du contenu à caractère sexuel… Il faut que cela devienne la norme.»

Votre sécurité sur un plateau vous préoccupe?

- La ligne de soutien HAVEN (Harassment, Anti-racism and Violence Emergency Network) (réseau d’urgence harcèlement, anti-racisme et violence)  est un service-conseil national de soutien bilingue offert aux membres de l’ACTRA. Vous pouvez la joindre au : 1-855-201-7823

- Vous pouvez aussi communiquer avec Juripop (au Québec), qui offre aux personnes victimes de violence sexuelle des conseils juridiques rigoureux et accessibles.

Laura Beeston
Laura Beeston
Laura Beeston est rédactrice, éditrice et stratège de contenu originaire de Winnepeg. En plus de 10 ans de création médiatique, elle a travaillé sur une variété de projets, et a notamment été journaliste de nouvelles pour The Winnipeg Free Press, The Montreal Gazette et The Toronto Star, et journaliste artistique pour le Globe and Mail. Depuis 2017, elle travaille pour C2 Montréal en tant que rédactrice, éditrice, programmatrice et productrice de contenus multimédias. Elle est conseillère média et mentor chez The Link.
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