On est là: une Agence porte-voix

En un an d’existence publique, l’Agence On est là , basée à Montréal, représente à présent plusieurs centaines d’artistes en tout genre. Et elle remporte déjà son pari: offrir pignon sur rue à un continuum de profils. En trame de fond, pour élever la voix et la présence, surtout, d’artistes et d’artisans des arts de la scène et du petit et grand écrans qui sont autrement marginalisés ou sous-représentés. 

C’est un enthousiasme enlevant et chaleureux qui caractérise Pallina Michelot quand elle joint l’appel pour discuter du projet qu’elle a mis sur pied. Des qualités fondamentales qui rassurent ceux et celles qu’elle cherche à représenter au sein de l’Agence qu’elle a cofondé avec quatre autres passionnés comme elle. « Je suis née ici, au Québec, mais j'ai été formée à l'extérieur », révèle la comédienne, autrice et metteure en scène. Mais elle se rend compte qu’elle a envie de raconter des histoires « d’ici», qui lui ressemblent. Sa motivation tient au fait qu’elle souhaite que des comédiens et comédiennes de la relève, comme elle, aient espoir quand ils et elles regardent des productions de toutes sortes. «J’ai trouvé que le milieu n’était pas si inclusif », lance-t-elle. 

Pallina Michelot - crédit photo: Yvette Cakpo

Si les discussions autour des questions d’équité, diversité et inclusion (EDI) sont monnaie courante depuis quelques années au Canada et au Québec, la pente à remonter est quant à elle considérable. En 2019, Radio-Canada publiait un état des lieux de la présence des gens issus des « minorités visibles » à l’écran : si 11% des rôles à la télévision québécoise, toutes chaînes confondues, étaient attribués à des personnes dites de la « diversité », elles étaient loin d’occuper des rôles principaux. De plus, le type de diversité qui est recensé ici se limite souvent à la diversité culturelle. 

Pas question de représenter une diversité plus qu’une autre, pour la directrice de l’agence On est là. D’ailleurs, ce sont des artistes issus de toutes sortes de groupes sous-représentés ou marginalisés que l’Agence On est là représente. On peut donc être de peau blanche, mais vivre avec un handicap, ou être marginalisé en raison de son identité de genre. L’objectif est de sortir des silos des identités uniques et de travailler de concert, croit Pallina Michelot.  

Fête de lancement de l'agence On est là, en 2022. Vidéo: Samy Ezdi

Une mission particulière

Avant d’aller plus loin dans la présentation de l’agence, Pallina Michelot tient à rappeler l’aspect collectif du projet. C’est pourquoi elle mentionne tous les cofondateurs et cofondatrices, aussi important·es les un·es que les autres, derrière la création de cette agence unique en son genre. Il s’agit d’un quintuor, qui, ensemble, rassemble une myriade de talents: Jani Bellefleur-Kaltush, une cinéaste innue de Natashquan, Baharan Baniahmadi, actrice et comédienne irano-québécoise, Chadi Alhelou, comédien, auteur, producteur et metteur en scène, en provenance de Syrie et Bachir Bensaddek, cinéaste. Et bien sûr Pallina Michelot, qui est aussi directrice générale de l’Agence, qui est un organisme à but non lucratif d'économie sociale dont le but est justement «de travailler sur le placement, la représentation et la promotion d'une diversité d'artistes». 

Pour Léa Alia Bégin, comédienne, c’est l’ambition de l’agence On est là de montrer des gens qui ne sont pas assez présents à l’écran qui l’a convaincue de se joindre à eux. « En grandissant, je regardais beaucoup la télé, j’avais le câble et je ne voyais pas vraiment d’Autochtones. Je suis tellement contente que dans les dernières années, on les voit plus au cinéma, à la télé », affirme la jeune montréalaise d’origine Atikamekw. Et l’Agence On est là s’assure de participer à cette propulsion de la place qu’occupent les personnes Autochtones à l’écran, petit ou grand. 

Car elle est là, la singularité de l’agence. Ses fondateur·trices connaissent les codes du milieu et professionnalisent donc les candidatures. «Il faut faire attention: quand on entend professionnalisation, les gens peuvent se dire que ceux et celles qu’on représente ne le sont pas. Alors que non, on a besoin, tout au long de notre vie, de mentor et c’est ce rôle qu’on peut jouer auprès d’artistes», modère Pallina Michelot. Parfois, des artistes lui présentent des projets qu’elle juge incroyables et qui pourraient facilement passer à la télévision. «Quand on regarde le document de présentation, par exemple, ça ne rentre pas exactement dans les codes et si c’était envoyé directement dans une boîte de production, il est possible que le projet ne soit jamais lu». Enfin, l’agence donne aussi un coup de main pour réviser les contrats et s’assurer que leurs poulains comprennent ce qui est en jeu.

Crédit photo: Yvette Cakpo

Tisser tous les liens

Pallina Michelot note qu’un des cofondateurs de l’agence, Chadi Alhelou, ne s’expliquait pas la segmentation des réseaux dans le milieu culturel québécois. «Quand il est arrivé ici, il trouvait ça incroyable », relate-t-elle. « Pour lui, c'était important de renouer des réseaux, pour briser les clichés, surtout ». Celui-ci, bien qu’ayant étudié tout le long de son parcours la religion catholique, se retrouvait systématiquement attribuer des rôles où le personnage était musulman, une religion qu’il connait moins. La preuve est là : «comment l’industrie renforce-t-elle les clichés au lieu de les déconstruire?» C’est aussi là que souhaite s’illustrer  l’agence On est là.

Malcom Odd, artiste rwandais transdisciplinaire de Sherbrooke, résume bien cette mission par sa recherche de casting pour sa prochaine télésérie qui se déroule dans un restaurant. «Quand j’ai vu les comédiens et comédiennes du catalogue de l’Agence On est là, j’ai sursauté: ils et elles étaient tous là!», tous les types d’acteurs et d’actrices qu’il avait en tête pour ses rôles. ​«Je salue le fait que l’agence fasse un effort pour ne pas accentuer les stéréotypes», souligne celui qui fait principalement du cinéma en tant que scénariste, et qui est aussi peintre. «C’était un peu absurde, dans notre travail, de créer un autre organisme qui allait encore faire de la ségrégation entre les diversités» confirme Mme Michelot, tout en notant que ces lieux qui représentent des diversités particulières existent. «Ils sont nécessaires, mais on voulait remplir un vide pour représenter toutes les diversités».

Malcolm Odd

Un apport positif unanime 

Les artistes qui se sont entretenus avec Futur et médias partagent le même pétillement dans les yeux : ils et elles semblent enfin avoir trouvé un chez-soi qui les accueille comme ils et elles sont. Ces personnes disent avoir rapidement pu obtenir des services pour adapter leur portfolio, par exemple, à un marché canadien. Elles se sentent également parfaitement écoutées. 

Prenez Alice Bédard par exemple. «Quand j’ai dit que je ne voulais pas être cantonnée à une sorte d’art, ils ont tout de suite dit oui», se rappelle la cinéaste et artiste multidisciplinaire« C’était une évidence de choisir cette agence. De savoir qu’il y a de l’amour, de l’admiration et du respect d’un côté comme de l’autre», c’est la meilleure manière de choisir une agence, selon elle. 

«Quand Pallina m’a contacté, je n’ai eu aucune peur, elle m’a vraiment mise en confiance », se remémore pour sa part Léa Alia Bégin, sourire aux lèvres. «Mon Dieu, ils ont fait quand même beaucoup de choses! », s’exclame-t-elle quand on lui demande comment l’Agence l’a soutenue: autant lui donner des billets pour assister à des pièces à Montréal, des offres de castings que de professionnaliser son portfolio. «Ils veulent vraiment te propulser». 

Un point commun à tous ces artistes? Un sentiment de ne pas être «chez-soi» dans d’autres agences, qui se caractérisent par une homogénéité et un manque de flexibilité. «Je suis persuadée que l’agence On est là va m’aider à me développer… je les aime!», déclame Léa, soulagée d’être à la bonne place. 

Pour Malcolm Odd, l’agence On est là lui a permis de solidifier sa présentation de façon importante, en plus de l’aider grâce à des contacts. «J’ai pu être accompagné pendant un mois, en amont de la session de pitch, auprès d’une des plus grosses boîtes de production du Québec», un soutien inestimable dans une industrie où tout va vite et où il faut bien connaître les codes.

Et les boîtes de production leur en sont aussi reconnaissantes, parce qu’On est là s’assure de présenter un projet de grande qualité. 

«On vient de loin»

Malgré son jeune âge, l’agence vit un succès en raison de son flair: reconnaître que les minorités ou les gens issus de groupes sous-représentés doivent être accompagnés dans cet équilibre entre la reconnaissance des identités et le fait de placer l’artiste en premier. Pour Alice Bédard, fan de cinéma, l’analogie passe par un film, Moneyball du réalisateur américain Bennett Miller. « C’est une histoire de baseball, mais c’est surtout une histoire de discriminations », explique la comédienne, qui dit avoir subi de la discrimination dans le passé parce qu’elle est une femme trans. Or dans le film, le nouveau coach de l’équipe de baseball ne voit pas que les joueurs sont âgés, ou qu’ils ont des caractéristiques particulières : il voit leur potentiel et leur talent. 

«Il y a des gens qui ont une grosse carrière à l'étranger et qui se retrouvent ici à travailler dans d'autres domaines», note Pallina, une opinion partagée par un autre cofondateur, Bachir Bensaddek. «Ce sont de grandes stars dans leur pays d’origine et des joyaux qu'on ne voudrait pas laisser de côté, mais nous les laissons de côté, donc c'est une perte pour tout le monde».

Malcom Odd estime que la place peu envieuse qu’occupent les artistes issus de groupes sous-représentés dans les domaines des arts de la scène et dans le cinéma  met les créateurs et créatrices dans une position difficile. D’une part, leur identité est ce qui leur a bloqué le chemin depuis longtemps, ou qui les a cantonnés à certains rôles ou des positions particulières, alors que c’est cette même identité que ces personnes veulent aussi revendiquer. 

«Les obstacles culturels auxquels nous faisons face nous amènent parfois à être considérés comme inaptes, même lorsque nous sommes compétents et pertinents dans la réalité», avance-t-il. «Nous sommes alors encouragés à nous sentir dissociés, obligés de nous conformer à des normes, comme si nos expériences et nos vécus étaient illégitimes». Avant de lancer que tous ces gens comme lui «viennent de loin», mais sont bel et bien là. On est là. 


Anaïs Elboujdaïni
Anaïs Elboujdaini est journaliste indépendante et co-fondatrice du festival de films MENA Film Festival à Vancouver. Elle a travaillé pour Radio-Canada et Noovo Info à Montréal. Elle couvre les enjeux de société et environnementaux.
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