Trois pistes pour relancer le documentaire

Le constat semble partagé par tous: le documentaire est un genre sous-financé. Après le coup de gueule du manifeste Pour la suite du Doc en 2022, réclamant l’augmentation du financement provenant de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), l’organisme québécois a décidé de lancer une consultation pour savoir comment l’industrie audiovisuelle pouvait mieux soutenir les documentaristes. Les résultats de ce chantier seront bientôt présentés à l’Observatoire du documentaire. Or, en novembre dernier aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), les participant·es à la table ronde État des lieux et comment assurer la suite du documentaire ont donné un aperçu «exclusif» des solutions potentielles. L’enjeu, comprend-on, n’est pas que financier.

1. Repenser les obligations liées aux télédiffuseurs

À bien des égards, le marché du documentaire opère aujourd’hui sur les bases d’une époque révolue, où la télévision régnait maître et où les plateformes de visionnement en ligne n’existaient pas. Plusieurs programmes fédéraux et provinciaux exigent une participation financière d’un télédiffuseur pour «déclencher» des étapes de financement. C’est le cas du Fonds des médias du Canada (FMC) – de par son entente avec Patrimoine canadien. Et c’est aussi le cas de la SODEC, qui limite sa participation financière à 49% du coût total du projet.

De ce fait, les bailleurs de fonds institutionnels ne peuvent simplement «bonifier» les subventions pour espérer régler le problème. «Les télés ne suivront pas, a prévenu Johanne Larue, directrice générale de la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), lors de la table ronde. Elles peinent à elles-mêmes à trouver l'argent pour faire du documentaire.» Dans la foulée de sa consultation, la SODEC songe à la possibilité de faire passer son seuil maximal de participation à un projet de 49 à 65%.

Au FMC, il existe depuis plusieurs années – du côté anglophone - un programme «sélectif» de financement, où un producteur peut obtenir une part du financement sans engagement préalable d’un diffuseur. «Ça donne un levier pour convaincre un diffuseur qui n’était pas enclin à déclencher le financement d’un projet avec ses propres enveloppes», a expliqué Mireille Darveau, directrice, contenu de langue française au FMC. Depuis cette année, a-t-elle précisé, le programme «sélectif» est aussi offert dans le volet francophone.

Plus largement, c’est toute la relation entre les documentaristes et les télédiffuseurs qui est à redéfinir. «Les télédiffuseurs sont ouverts à des nouveaux modèles», a annoncé Anne-Valérie Tremblay, responsable du financement et des services aux membres de l’Association québécoise de la production médiatique (AQPM). Ayant récemment participé à des rencontres avec sept télédiffuseurs publics et privés, elle rapporte que ceux-ci ne disent pas non à de la «codiffusion» ou du financement en partenariat avec des plateformes ou même des festivals.

Ensuite, la «séquence de diffusion» gagnerait aussi à être adaptée à la réalité d’un marché multicanal. «Le temps exigé entre les sorties en salle et à la télé est problématique pour les télédiffuseurs, note Johanne Larue. Il y a ici un nœud à défaire. En contrepartie, il y a la question des plateformes. Est-ce que diffuser un documentaire unique sur une plateforme en ligne vient compromettre ce que le télédiffuseur veut faire dans le linéaire? Je pense qu’il y a quelque chose à aller creuser.» En d’autres mots, la DG de la SODEC pense que l’industrie audiovisuelle pourrait donner de l’oxygène au genre documentaire en permettant des diffusions rapprochées ou simultanées en salle, en ligne ainsi que chez les différentes chaînes concurrentes. 

2. Investir en découvrabilité

Produire un documentaire est une chose. Le faire voir au plus grand nombre en est une autre. «Nos documentaires sont en compétition avec ceux de la terre entière, rappelle Johanne Larue. Et c’est un peu comme si les [bailleurs de fonds institutionnels] minimisent encore l'importance de cette partie de la chaîne: la découvrabilité.»

Les artisans, eux, ont pris acte de cette réalité. «Beaucoup de producteurs et productrices sont très investi·es dans la promotion de leur contenu; [ils et elles explorent] les plateformes parallèles avec beaucoup de créativité», a quant à elle noté Anne-Valérie Tremblay. Selon elle, une solution serait de prévoir des montants consentis «en dehors des budgets de production».

Dans les dernières années, le Fonds Bell a ajouté un «Plan de découvrabilité» dans ses programmes de financement. La SODEC a elle aussi mené un projet-pilote, à un certain moment. «Le producteur pouvait utiliser une somme [en découvrabilité] pour faire rayonner le projet pendant la préproduction et donc commencer à bâtir un auditoire en amont, avant qu’un distributeur [ne soit impliqué dans le projet]», explique la DG de la SODEC.

Évidemment, la «découvrabilité» peut prendre plusieurs formes et plusieurs chemins. Elle inclut le soutien des modes de distributions alternatifs, comme celui de présenter le film dans le réseau scolaire – accompagné d’une trousse pédagogique – de faire des tournées de projections-conférences ou encore de compléter le circuit des salles de cinéma indépendantes ou communautaires.

«On pense que certains films disparaissent, alors qu’ils vivent ce qu'on appelle le long tail, constate Johanne Larue. Le documentariste prend son bâton de terrain et fait le tour des institutions. C’est extraordinaire, mais on n'a pas de données là-dessus. Donc, il faut vraiment s'équiper autrement.»

3. Instaurer une plateforme de diffusion commune

Toujours sur le thème de la découvrabilité, une idée qui fait son chemin dans le milieu documentaire est l’instauration d’une plateforme de diffusion commune, pancanadienne, qui aurait pour mandat de faire rayonner le genre. Car une grande quantité de documentaires dorment sur des tablettes, une fois passé leur tour de piste médiatique.  

Selon Anne-Valérie Tremblay, de l’AQPM, il manquerait un «maillon dans le système». «Ce serait un lieu phare où on aurait une masse critique de documentaires qui pourraient attirer [de nouveaux publics], un lieu dont on pourrait faire la promotion et qui deviendrait le lieu de rencontre où on pourrait faire vivre les documentaires plus longtemps.» Une merveilleuse idée, qui reste encore à concrétiser.

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Propos recueillis lors de la table ronde État des lieux et comment assurer la suite du documentaire

https://ridm.ca/fr/evenements/table-ronde-etat-des-lieux-et-comment-assurer-la-suite-du-documentaire


Philippe Jean Poirier
Philippe Jean Poirier est un journaliste indépendant couvrant l'actualité numérique. Il explore l'impact quotidien des technologies numériques à travers des textes publiés sur Isarta Infos, La Presse, Les Affaires et FMC Veille.
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