La diversité devant et derrière la caméra ne suffit pas 

Pour rendre l’industrie du documentaire inclusive, la critique et les organismes subventionnaires doivent également revoir leurs pratiques. C’est le message qui est ressorti de la 21e édition du Forum RIDM, en novembre dernier.

Leonard Cortana cache mal son indignation lorsqu’il repense à des propos tenus pendant les commissions de films sur lesquels il siège: « Combien de fois ai-je entendu dire : "Nous avons de l’argent pour financer un projet supplémentaire, alors choisissons un projet autochtone; ils en ont besoin de moins"?», a raconté le responsable du programme d’inclusion et des partenariats stratégiques au centre de formation EURODOC, lors de sa participation au Forum des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM). Il dit avoir entendu la même rhétorique au sujet des documentaires qui traitent d’enjeux féminins.

Selon lui, trop de documentaristes s’engagent dans des projets qui abordent des sujets sensibles, sans avoir les fonds nécessaires pour embaucher du soutien psychologique ou dédommager les protagonistes, par exemple. « On ne peut pas traiter d’un sujet difficile sans argent », conclut-il.

Amar Lohana, trésorier et membre général de l’Association des Documentaristes du Canada (DOC), est plus nuancé. Lors de la discussion « Créer, diffuser, rejoindre : défis et leviers pour l’écosystème documentaire », il observe que, partout au pays, « beaucoup de gains en termes de diversité, d’inclusion et d’équité » ont été réalisés, entre autres dans les programmes destinés aux nouveaux cinéastes.

Il estime néanmoins que du travail reste à faire. « L’endroit où nous voyons peu de leadership est chez les décideurs des organismes de subvention gouvernementaux, qui sont peu diversifiés. C’est un problème que nous continuons de soulever avec eux. Si nous voulons obtenir un changement pérenne, les décideurs doivent être plus diversifiés qu’actuellement », a-t-il dit, alors qu’il dévoilait les faits saillants d’une consultation pancanadienne menée auprès des membres de son organisme au sujet de la Loi sur la diffusion continue en ligne (C-11).

Assumer sa subjectivité, puis s’éduquer

Un autre interlocuteur important sur le chemin d’un documentariste est le critique, qui fait souvent le pont entre le film et le grand public. Quatre critiques d’ici et d’ailleurs ont réfléchi à leur pratique lors de la discussion « Déconstruire les biais de la critique cinématographique ».

Le quatuor s’est d’abord entendu pour dire que la critique était une pratique largement subjective. Les critiques regardent les films avec le bagage émotionnel de la journée – s’ils sont de bonne humeur, par exemple, il est possible qu’ils soient plus cléments envers le cinéaste. Ils transportent aussi avec eux leur vécu et des valeurs qui leur sont propres.

« Je suis féministe, lance Paola Casella, vice-présidente de la Fédération Internationale de la Presse Cinématographique (FIPRESCI), qui regroupe des critiques de films du monde entier. Quand j’ai vu le film Promising Young Woman (2020), j’étais très encline à l’aimer. J’ai vraiment apprécié la majorité du film, mais quelque chose m’a agacé avec le scénario et un des personnages. Que faire? Est-ce que je donne la voie libre à cette partie de moi qui veut soutenir le film, la réalisatrice et son courage, ou je fais mon travail de critique en pointant les failles du film? » La critique italienne a choisi d’être honnête et d’exprimer ses réserves.

Pour Inge Coolsaet, coéditrice de la revue de cinéma belge Fantômas, il est préférable de divulguer ses biais dans la critique plutôt que de tenter de les gommer sous un faux vernis d’analyse neutre. « À Fantômas, on pousse les critiques à explorer leurs doutes et à écrire au « je », avec une certaine poésie lyrique. On veut que nos critiques mettent leur bagage dans le texte pour que la critique porte sur eux-mêmes et pas seulement sur le film. C’est une façon non pas d’éviter les biais, mais d’en voir les effets. »

Critiquer avec empathie

Les panélistes ont aussi relevé quelques pratiques éditoriales qui aident à poser un regard inclusif sur les œuvres. Au journal Le Devoir, l’équipe éditoriale attribue les films à des critiques qui ont la sensibilité et les référents culturels pour comprendre l’univers proposé par le cinéaste. « Culturellement, nous sommes dans un monde qui change rapidement, explique Olivier Du Ruisseau, critique de cinéma et d'arts visuels du quotidien québécois. Un homme blanc de 60 ans qui écrit sur un jeune cinéaste émergent, parfois, ça peut créer un malaise. Donc on essaye d’éviter cela. On veut faire une critique qui soit aussi empathique et informée que possible. »

Mathieu Li-Goyette, rédacteur en chef du site Panorama-cinéma, a adopté une approche similaire quand il a voulu faire une édition spéciale sur le cinéma autochtone. Son équipe a formé un comité éditorial indépendant avec des membres autochtones, en plus de solliciter la participation de critiques autochtones.

Toutefois, le modèle a présenté ses limites quand il a voulu renouveler l’expérience, deux ans plus tard. Certains partenaires autochtones n’étaient pas disponibles. « Après réflexion, nous sommes venus à la conclusion que nous devions faire nos devoirs. On doit être ouvert, maintenir la conversation et rencontrer des gens qui gravitent autour du cinéma autochtone; des cinéastes, des critiques, des programmeurs de festivals. Puis aller à un festival comme Présence autochtone. »

Le rédacteur en chef de Panorama-cinéma veut mettre en place des conditions pour permettre à son équipe d’apprendre à écrire sur les sujets sensibles : « Notre approche est profondément ancrée dans ce qu’est le cinéma, qui est de regarder à travers les yeux des autres. »


Philippe Jean Poirier
Philippe Jean Poirier est un journaliste indépendant couvrant l'actualité numérique. Il explore l'impact quotidien des technologies numériques à travers des textes publiés sur Isarta Infos, La Presse, Les Affaires et FMC Veille.
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