Et si les héros de nos fictions devenaient plus écolos?

À l’écran, un personnage jette son trognon de pomme dans le bac à compost, avant d’attraper sa bouteille réutilisable et d’enfourcher son vélo. De plus en plus de scénaristes croient que de montrer de tels gestes à la télé ou au cinéma peut faire toute la différence dans la lutte climatique, et qu’il est possible d’aller beaucoup plus loin.

« J'aime appeler ça le placement de planète, à contrario d’un placement de produit », dit au bout du fil Maureen Mondin, en parlant des habitudes écologiques qu’on peut glisser à la télé et au cinéma, de manière subtile.

« Un dialogue comme “Oh, il fait chaud!” “Ah oui, maudit changement climatique!” Ça, c'est non, on est très d'accord », dit-elle en s’esclaffant.

La scripte-éditrice et productrice au contenu offre une formation sur l’approche écoresponsable dès l’étape de l’écriture d’un scénario, organisée par On tourne vert, l’organisme qui soutient la production audiovisuelle dans sa transition écologique. Depuis novembre, Maureen Mondin a formé 26 personnes de l’industrie, à Montréal, et deux autres formations sont prévues dans les prochains mois.

Elle nomme une foule de petits et grands procédés que les scénaristes peuvent employer pour parler vert. D’un côté, il y a Empathie, de Florence Longpré, et sa protagoniste qui pose des gestes naturellement; vélopartage, covoiturage, utilisation d’une coupe menstruelle. D’un autre côté, il y a les œuvres qui placent la crise environnementale au cœur de l’intrigue, comme Amour apocalypse, d’Anne Émond, un film sur un homme souffrant d’écoanxiété.

La formatrice mentionne également le personnage principal du film Bergers, de Sophie Deraspe, qui exprime sa désillusion du marketing et souhaite une vie différente. « On mentionne sa quête de sens subtilement, mais c'est pas appuyé. »

L’autrice et scénariste India Desjardins s’inscrit dans ce courant vert. Écologiste convaincue depuis l’adolescence, elle se rappelle avoir été marquée par la lecture d’un article citant le manque d’écogestes dans les fictions télé québécoises, mis en lumière par un rapport du Conseil québécois des événements écoresponsables (CQEER), en 2022.

Dans ce rapport, 20 épisodes de séries québécoises ont été analysés. Plusieurs éléments jugés peu favorables à l’environnement ont été recensés, dont 11 utilisations de VUS et 31 objets à usage unique (pailles, sacs, verres, vaisselle). Le CQEER recommande plutôt de mettre de l’avant les véhicules électriques, le transport actif et les objets réutilisables.

Dans le film de Noël 23 décembre, qu’elle a scénarisé, India Desjardins a insisté pour que ses personnages prennent les transports en commun, ne portent ni cuir ni fourrure; on voit même un personnage prendre le train Montréal-Québec.

Dans Hantée, une comédie fantastique familiale qui prendra l’affiche le 9 octobre prochain, elle récidive : le compost est sur le comptoir; aucune viande n’est présente à l’écran; on cuisine du tofu pour souper… « C'est écrit dans mon scénario. Parce que si tu ne l'écris pas, ça ne sera pas nécessairement là. Je l’écris pour que ce soit intégré à la vie quotidienne, sans faire la morale », explique l’autrice.

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Sur le plateau du film Hantée. Crédit : Karine Dufour

Des histoires vraies

Certains artistes peuvent se sentir bousculés par ce concept, par la peur que les histoires deviennent trop didactiques, aplaties – Maureen Mondin la première, elle l’admet sans gêne. Mais elle offre une perspective différente en formation. « Le monde est en train de changer, insiste-t-elle. C'est une réalité. Nos scénarios, nos fictions doivent changer avec lui. »

India Desjardins s’est d’ailleurs inspirée de faits vécus pour Hantée. En arrière-plan de l’intrigue principale qui se déroule dans une maison hantée, des jeunes mènent une lutte pour rapetisser le stationnement des professeurs, au profit d’une plus grande cour d’école. « J’avais lu ça dans le journal, puis j'avais eu un élan d'amour pour ces jeunes-là. Je l'ai intégré dans le film, en hommage. »

Autre exemple? Maureen Mondin cite un épisode de la série North of North, dans lequel des funérailles sont annulées en raison de la fonte des glaces hâtives. « Ce n’est pas du tout le sujet de l'épisode. Mais on est dans le Grand Nord. Ça fait partie du quotidien des personnages! »

Les scénaristes peuvent aussi s'inspirer des gestes de la vraie vie… pour faire mieux. « La première étape, c'est de bannir les gestes néfastes », martèle la scénariste et productrice Mélanie S. Dubois, qui donne depuis quelques années la formation Gestion de plateaux écoresponsables à l’Institut national de l’image et du son (INIS), dont une partie est consacrée aux écogestes à l’écran.

Elle raconte avoir déjà conseillé un scénariste qui voulait que son personnage lance un paquet de malbouffe par la fenêtre de sa voiture. « Tu es en train d'encourager ce geste-là, plutôt que de réfléchir à comment tu pourrais faire passer la colère autrement », analyse celle qui agit également à titre de superviseure en écoresponsabilité.

Prêcher par l’exemple

Pourquoi montrer tout ça à l’écran? Les trois femmes interrogées sont unanimes : pour le normaliser. « Ce qu'on voit à l'écran, dans nos publicités, ou dans notre culture a un impact énorme », affirme Maureen Mondin.

On peut faire le parallèle avec la cigarette qui, plus est présente en fiction, plus encourage la consommation de tabac. Selon une récente étude de l’OBNL américain Truth Initiative, les jeunes les plus exposés à la cigarette ou la vapoteuse à l’écran étaient environ trois fois plus susceptibles d’avoir l’intention de vapoter ou de fumer à leur tour au cours de l’année suivante.

Maureen Mondin fait également la comparaison avec le film C.R.A.Z.Y., de Jean-Marc Vallée, qui a pu changer la vision de l’homosexualité à sa sortie, en 2005; puis, plus récemment, la série Heated Rivalry, qui l’a fait pour le monde du hockey professionnel. Elle souligne aussi la conscientisation sociétale à la diversité à l’écran, au cours de la dernière décennie. « Est-ce que c'est parfait aujourd'hui? Non. Est-ce qu’il y a une avancée? Oui », nuance-t-elle.

India Desjardins juge que certains réflexes narratifs commencent à dater, comme l’archétype de l’écolo agaçant que tout le monde déteste, ou bien la nourriture végétarienne qui n’est mentionnée que pour mieux la ridiculiser. « Les créateurs qui sont offusqués, qui disent que ça limite leur liberté… Moi je trouve ça plus limitant de faire comme ce qui est toujours fait, au contraire. »

Les nouveaux récits au service de l’avenir

Tous les scénaristes ne doivent pas implanter des solutions environnementales dans leurs scénarios pour autant, croit India Desjardins. De son côté, elle choisit de voir cette quête comme une nouvelle voie créative, quitte à faire quelques efforts supplémentaires de planification (ne bloque pas un wagon de train VIA Rail qui veut!).

Si toutes s’entendent pour dire qu’il ne faut jamais sacrifier l’histoire au profit de l'environnement, il existe néanmoins toujours des solutions. L’adaptation cinématographique du roman La déesse des mouches à feu vient à l’esprit de Mélanie S. Dubois : au fil de l’histoire, la pluie s’intensifie, jusqu’à éclater en tempête vers la fin du film. Pour gaspiller moins d’eau, explique-t-elle, la réalisatrice Anaïs Barbeau-Lavalette a choisi de délaisser les plans d’ensemble et de resserrer le cadrage, ce qui peut être réfléchi dès l’étape du scénario.

Crédit Mélanie S Dubois Contexte Une Seule Rig De Pluie Et Cadrage Serré (plutôt Que Travelling En Voiture Sous Plusieurs Rig De Pluie
Sur le plateau du film La déesse des mouches à feu. Crédit : Mélanie S. Dubois

Mélanie S. Dubois est catégorique : la transition environnementale est l’affaire de tous, et chacun peut avoir sa manière de l’accélérer. « C'est quoi les étapes? Ce sont les personnages qui vont nous le dire. C'est film par film. C'est scène par scène. »

Elle planche présentement sur le film d’animation La légende d’Eliak, qui suit la dernière humaine sur la planète tandis qu’elle tente d’y ramener la vie. Elle promet de ne pas terminer sur une note déprimante. « Je veux que mon spectateur sorte de la salle de cinéma, et qu’il se couche le soir en se disant : “Je suis capable de changer le monde.” »


Justine De l'Église
Justine de l’Église est une journaliste indépendante basée à Montréal et spécialisée en grands récits numériques. Elle a fait ses premières armes à Radio-Canada et à VICE Québec, où elle a développé une approche axée sur les histoires humaines et les enjeux sociaux, culturels et environnementaux.
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