Comment se porte la santé mentale dans l’industrie audiovisuelle? Des professionnels témoignent

La santé mentale des producteurs, réalisateurs et autres professionnels des écrans ne se résume pas à leurs parcours individuels. Selon la série documentaire Gros plan sur la santé mentale, du Fonds des médias du Canada, les milieux de travail, les cultures organisationnelles et les façons de créer sont aussi à considérer.

Prendre soin de sa santé mentale est souvent perçu comme une responsabilité individuelle : apprendre à mieux gérer son stress, reconnaître les signes de l'épuisement, développer sa résilience. Ces conversations sont essentielles et occupent aujourd'hui une place grandissante, y compris dans le milieu audiovisuel.

En consacrant la cinquième saison de notre série vidéo Moteur, action, inclusion, produite par le Fonds des médias du Canada (FMC), à la santé mentale, nous avons rencontré neuf personnes qui évoluent dans des métiers différents : production, réalisation, coordination d'intimité, effets visuels, caméra, décors ou création de contenu. Pourtant, les mêmes thèmes reviennent : l'isolement, les responsabilités invisibles, les rythmes de travail, la difficulté de concilier vie professionnelle et personnelle, le poids de représenter une communauté ou encore la nécessité de créer des environnements plus accessibles.

Au-delà des constats, ces conversations esquissent aussi des façons de faire autrement.

Visionnez la série vidéo Gros plan sur la santé mentale

Briser l'isolement

« C'est une industrie où les producteurs sont des entrepreneurs, en plus d'être des chefs d'orchestre d'équipes créatives, décrit Mylène Augustin, productrice et cofondatrice d'Inaru Films. Le producteur doit projeter l'image de quelqu'un qui est fort, qui peut régler n'importe quelle situation. Mais on a des moments où on est chez nous, et on se dit : "Je ne sais pas comment on va réussir à faire ça." Puis ce ne sont pas des choses qu'on peut communiquer à nos équipes. »

2026 06 19 FMC IMG 0250 Photo Par Youssef Shoufan Fhd
La productrice Mylène Augustin et Gaëlle Essoo dans la série Gros plan sur la santé mentale

Pour elle, l'une des premières réponses consiste à pouvoir compter sur d'autres producteurs et productrices qui vivent les mêmes réalités, afin de réfléchir ensemble aux situations difficiles plutôt que de les porter seuls.

Daniela Mujica, productrice chez Productions Ocho, a choisi de collaborer avec une autre société de production, Yzanakio, dirigée par Eric Idriss-Kanago.

« Je ne pense pas que je serais rendue où je suis maintenant si j'avais dirigé ma propre compagnie toute seule dans mon coin. Cette complicité est tellement importante et permet de briser cet isolement du producteur qui doit prendre des décisions très importantes. Souvent, nous aussi, on a besoin d'une épaule. »

Ce poids de l'isolement apparaît sous une autre forme dans le témoignage de Jen Viens, coordinateur·trice d'intimité. Sur un plateau, Jen est souvent la seule personne chargée de créer un espace sécuritaire pour les interprètes et les équipes.

Pour Jen Viens, son rôle doit être intégré dès la préparation d'un projet, avec le temps et la confiance nécessaires pour accompagner les équipes. « On est un département d'une seule personne, puis on est la seule sur le plateau qui fait de la place pour tout le monde. [...] Tout le monde arrive avec sa propre histoire et sa propre vie, alors on ne sait jamais comment les choses vont affecter les gens. C'est beaucoup à porter. »

Prôner la diversité

Philipp Wolf, producteur d'effets visuels et défenseur de l'inclusion des personnes neurodivergentes dans l'industrie, estime que les environnements de travail gagneraient aussi à être conçus avec une plus grande diversité de points de vue dès le départ.

« La différence de perspective, c'est ce qui nous rend humains. Que vous le réalisiez ou non, vous travaillez déjà avec des personnes neurodivergentes. Il s'agit donc de permettre aux gens de faire ce qu'ils font le mieux et de créer un environnement où tout le monde peut vraiment participer, en incluant cette diversité de perspectives dans les processus décisionnels. »

La priorité, pour Philipp Wolf, est la création d'espaces où règne la sécurité psychologique, avec des travailleurs capables de partager leurs besoins et faire part de leur état, sans crainte de représailles.

Première assistante à la caméra, Yasmine Amor a beaucoup travaillé avec les professionnels de la diversité capacitaire. Elle abonde dans le même sens : « Il faut qu'on pense notre industrie de façon à inclure toutes ces personnes-là, parce qu'elles ont des choses à apporter sur les plans créatif et logistique. [...] Ce qu'elles ont à offrir aussi, c'est de nous permettre de revoir nos façons de travailler, puis de se questionner sur nos rythmes de travail et nos fonctionnements, qui ne se concilient pas vraiment avec une bonne hygiène de vie. [...] Et ça bénéficierait à tout le monde. »

Le poids de représenter une communauté

Pour la réalisatrice et scénariste Maryse Legagneur, les nouvelles possibilités offertes aux créateurs issus de groupes historiquement sous-représentés permettent enfin de faire entendre des récits longtemps absents des écrans.

Mais cette liberté comporte parfois une contrepartie : « Les histoires personnelles, souvent, ce sont des histoires qui vont nous retraumatiser et, dans cette écriture de retraumatisation, souvent, il peut y avoir de la détresse. »

Consciente des risques d'épuisement qui guettent notamment les femmes de la communauté afro-descendante dans le secteur des écrans, Maryse Legagneur a souhaité apporter sa pierre à l'édifice de la guérison, en créant La Maison d'Erzulie.

« J'ai fait le choix d'aller vivre à la campagne, à deux heures de Montréal. Et j'ai aménagé un studio chaleureux pour offrir des retraites. J'aime ce mot, retraite. Se retirer, se déposer dans un espace bienveillant. Et ce ne sont pas des retraites de performance. [...] J'ai eu l'occasion d'accueillir trois femmes qui y ont fait un séjour, qui a été très bénéfique pour elles, mais pour moi aussi. »

Quant à Xavier Watso, animateur et créateur de contenu sur les réseaux sociaux, cette charge émotionnelle est également bien réelle. Même après avoir raconté des dizaines de fois l'histoire de sa grand-mère survivante des pensionnats, l'émotion demeure intacte.

« Ça fait plus de 60 fois que je la fais, cette conférence-là. Et à chaque fois que je fais le témoignage, je pleure. Je ne peux pas m'empêcher. »

Les réseaux sociaux, malgré la recrudescence des commentaires haineux auxquels il a décidé de ne plus répondre, sont devenus pour lui un moyen de rencontrer d'autres créateurs autochtones, de partager leurs expériences et de bâtir une large communauté d'entraide et de soutien qui n'existait pas auparavant.

Julie O'Bomsawin, productrice et fondatrice de Kassiwi Média, souhaite pour sa part assurer une pérennisation de la transmission des récits autochtones.

Son cheval de bataille : former une relève autochtone, ce qui demande, outre les compétences techniques, du temps, de l'accompagnement et un environnement respectueux.

« Il faut trouver une manière, à même les projets, de créer de la flexibilité, pour que les gens soient bien quand ils sont en apprentissage », dit-elle.

2026 06 25 FMC IMG 0292 Photo Par Youssef Shoufan Fhd
La productrice Julie O'Bomsawin et l'animatrice Gaëlle Essoo sur le plateau de la série Gros plan sur la santé mentale

Comment rendre les milieux de travail plus sains

Les solutions avancées par les neuf professionnels rencontrés passent par davantage de collaboration entre producteurs, une meilleure planification, l'intégration de certains postes de soutien dès le début des projets, des normes plus flexibles, des parcours de relève mieux accompagnés et des environnements pensés pour accueillir une plus grande diversité de réalités.

« Les heures sont longues. En même temps, c'est ça qui est payant, observe Paul-François Sampson, technicien du décor. Alors, c'est toujours ça le compromis qu'on doit faire : est-ce qu'on veut avoir de l'argent ou avoir une vie? »

Pour lui, d'autres approches sont possibles : mieux planifier le travail, augmenter les équipes lorsque nécessaire et raccourcir les journées.

« Je sais qu'on est dans une industrie qui doit faire de l'argent. Mais ce retour-là, est-ce qu'il se mesure seulement par l'argent? se questionne Yasmine Amor. Ou est-ce qu'il se mesure aussi par le bassin de talents qu'on crée, par la cohésion sociale, par la force de la culture qu'on développe, par le sentiment d'appartenance et par la façon dont les jeunes vont se projeter dans l'avenir? Ça aussi, je pense que c'est une richesse importante. »


Gaëlle Essoo
Gaëlle Essoo travaille pour le Fonds des Médias du Canada en tant que Cheffe principale, Croissance & inclusion | Marché francophone. Elle était précédemment la rédactrice en chef de la plateforme éditoriale Futur et médias. En 2022, elle a créé la première série vidéo du FMC, Moteur, action, inclusion, qui se concentre sur les questions liées à l'équité, à la diversité, à l'inclusion et à l'accessibilité dans l'industrie canadienne de l'écran. 
Avant de joindre le FMC, elle travaillait pour la chaîne d’information internationale France 24 en tant que cheffe d’édition pour les programmes consacrés aux droits des femmes à travers le monde. Elle a également été conseillère de presse pour l’Ambassade de France au Canada et analyste des politiques pour le ministère de l'éducation de l'Ontario.
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