«Seventeen» : Justin Ducharme raconte l’amitié et la solidarité derrière le travail du sexe
Dans son premier long métrage, le scénariste et réalisateur Justin Ducharme met en lumière les liens d’amitié et d’amour qui unissent des travailleuses et travailleurs du sexe autochtones et queers.

Intime. Révélateur. Puissant.
Voilà quelques mots qui décrivent bien Seventeen, le premier long métrage du scénariste et réalisateur Justin Ducharme.
Présenté en première au Festival international du film de Toronto (TIFF) cette année, le film suit trois jeunes personnes autochtones et queers qui pratiquent le travail du sexe sur une période de 17 heures dans le centre-ville de Vancouver. Confrontées à une série de difficultés, elles peuvent compter les unes sur les autres.
December (Aalayna) évite de faire face à un problème familial dans sa réserve d’origine, tandis que Tamara (Nizhonniya Austin) risque l’expulsion si elle ne parvient pas à obtenir un passeport. De son côté, Aiden (Taio Gélinas) a désespérément besoin d’argent pour verser un dépôt sur un appartement.
« J’avais vraiment envie de raconter une histoire sur les personnes autochtones, queers, vivant en milieu urbain, et plus particulièrement sur le travail du sexe », explique Justin Ducharme, joint au téléphone à son domicile à Vancouver.
« C’est un thème central dans mes écrits et mes films, en raison de mon vécu et des communautés qui m’entourent. Je voulais créer quelque chose qui n’ait rien à voir avec le travail en soi, mais qui porte plutôt sur l’amitié et la famille choisie, et sur l'importance de ces liens pour ces personnes. Je pense que ce sont ces relations qui m’ont permis de créer et, bien franchement, de rester en vie. »
Regarder des films avec sa mère
Ducharme est né et a grandi au sein de la communauté métisse de Saint-Ambroise, une communauté située au nord-ouest de Winnipeg, sur le bord du lac Manitoba. Diplômé de la Vancouver Film School, il a amorcé sa carrière en finançant lui-même ses propres courts métrages. En 2022, il a participé au Native Film Lab du Sundance Institute et au Filmmaker Lab du TIFF. Sa websérie KIN a été lancée en 2023.

Seventeen rend hommage à la communauté qui lui est chère, mais aussi aux femmes qui l’ont élevé et lui ont fait découvrir le cinéma.
« Une grande partie de mes premières expériences cinématographiques, je les dois aux films que je regardais avec ma mère », raconte-t-il.
« Je pense à des films comme Fried Green Tomatoes ou Anywhere But Here ou Where the Heart Is. Je m’en suis inspiré parce que je raconte une histoire d’amitié féminine, et plus particulièrement une histoire d’amitié féminine à travers un regard autochtone. Il y a une chaleur particulière qui règne entre les femmes de ces films. Je voulais renouer avec ces souvenirs et avec ce qu’ils signifiaient pour moi quand j’étais enfant, alors que j’ai principalement été élevé par des femmes autochtones. »
Le film présente aussi un côté brut.
« J’y ai intégré une approche dépouillée, presque documentaire, explique-t-il. Une grande partie de mes inspirations visuelles proviennent de documentaires tournés à Vancouver sur la communauté du travail du sexe, ou réalisés avec ses membres, comme Hookers on Davie.
« Il y a aussi un autre documentaire, plus court, intitulé Inside Boystown, qui a beaucoup compté dans ma démarche. Je m’intéressais à la façon dont la ville était filmée et comment la communauté interagissait avec elle. J’ai essayé de combiner les deux. Le jury délibère encore sur le résultat! »
Filmer avec les membres de la communauté à Vancouver
La ville de Vancouver joue un rôle central dans le film, et Justin Ducharme a veillé à ne pas compliquer la vie des personnes qui habitaient sur les lieux de tournage.
« Ayant vécu à Vancouver, notamment dans le Downtown Eastside, je sais comment les équipes de tournage peuvent débarquer et s’approprier les lieux. Je tenais à ce que le tournage reste circonscrit et intime. On parcourt les rues avec toute une équipe de cinéma; c’était donc important de respecter les quartiers dans lesquels on s’installe. »
Au début de l’écriture du scénario, Ducharme a organisé des consultations auprès d’une communauté de travailleuses et travailleurs du sexe.

« Ça a vraiment contribué à façonner le film, explique-t-il. J’ai tendance à faire appel à des membres de la communauté dans mes projets, à des personnes de la vraie vie. Dans Seventeen, plusieurs personnes incarnent en quelque sorte des versions d’elles-mêmes. Elles font partie de ma communauté depuis les 12 années que j’ai passées à Vancouver. »
On ne peut qu’être happé par le profond respect que le cinéaste voue à la création cinématographique. Il a déjà parlé de la honte qu’il a ressentie en révélant qu’il pratiquait le travail du sexe, mais aussi de la façon dont l’écriture et la création artistique autour de son vécu l’ont aidé à atténuer la stigmatisation et à humaniser la représentation médiatique des personnes dans cette industrie.
« Les travailleurs du sexe font constamment preuve de créativité et racontent des histoires, affirme-t-il. L’un des principaux éléments qui sont ressortis des consultations communautaires que j’ai menées, c’est le désir de voir des moments du quotidien des travailleurs du sexe autochtones, en mettant l’accent sur la tendresse et l’espoir. »
Ducharme a également dû relever le défi de passer de la réalisation de courts métrages et d’une websérie à celle d’un long métrage.
« L’ampleur du projet était vraiment sans précédent pour moi, confie-t-il. Je suis extrêmement reconnaissant envers mon équipe, et tout particulièrement envers mon directeur de production, mon premier assistant à la réalisation et mes producteurs. Leur accompagnement a été déterminant pour m’aider à faire ce grand saut. Il m’arrive de repenser à ma façon de travailler avant ce projet et de la comparer à l’envergure de ce long métrage. À certains moments, j’ai eu peur de me faire complètement engloutir par tout ça. »
« Mais je n’ai jamais perdu de vue la nature de l’histoire que je raconte, mes origines et mon vécu, ni ce que représentait une occasion comme celle-là. J’ai énormément appris et, comme je l’ai déjà dit à quelques personnes, j’aime croire que je ne me suis pas complètement planté! »