Avec la série «Nish», Julie O’Bomsawin fait place à la jeunesse autochtone à la télévision
La boîte de production Kassiwi Média signe une toute première fiction jeunesse autochtone, Nish. La productrice abénakise Julie O’Bomsawin se confie sur la fierté et les défis derrière ce projet ambitieux.
En sortant de l’UQAM, au début des années 2000, Julie O’Bomsawin avait un objectif clair en tête : « Je dis toujours que je fais ce que je fais par respect pour ceux qui m’ont précédée et pour ouvrir le chemin aux autres générations », confie la productrice de la Nation W8banaki d'Odanak. Jeune diplômée, elle gardait en mémoire les histoires de son grand-père, qui lui rappelait à quel point les lois et la discrimination avaient étouffé les identités et les cultures autochtones pendant des décennies.

Pour libérer cette voix, elle a choisi un chemin rarement emprunté par les gens de sa communauté : le cinéma et la télévision. D’abord scripte et assistante-réalisatrice sur de nombreux projets, elle s’est finalement tournée vers la production en créant sa propre entreprise, Kassiwi Média, en 2015. « La raison pour laquelle je suis devenue productrice, ce n’était pas pour produire, mais parce qu’il y avait des histoires que j’avais envie de voir à l’écran et que je ne voyais pas, avoue-t-elle. Donc, je me suis dit : "Quoi de mieux que de les produire moi-même pour leur permettre de prendre vie?" »
Après quelques projets documentaires et un premier long métrage, Capitaine, sorti au début de l’année, elle est particulièrement fière de sa plus récente production, financée avec l’appui du Fonds des médias du Canada : la série jeunesse Nish, disponible le 22 septembre sur Tou.tv puis diffusée plus tard à la télévision de Radio-Canada et sur APTN.
Découvrir le quotidien des jeunes autochtones
Adaptée d’une série de romans de l’autrice wendate Isabelle Picard, Nish signifie « deux » en langue innue. On y raconte le quotidien des jumeaux Éloïse et Léon, qui vivent au cœur de la nature de Matimekosh, sur la Côte-Nord, au Québec. Le titre fait aussi référence à leurs deux identités autochtones puisque leur père est un Innu originaire de l’endroit, alors que leur mère vient de Wendake, dans la communauté urbaine de Québec.
« En fiction autochtone, on ne voit pas beaucoup cette jeunesse-là, du moins au Québec, constate Julie O’Bomsawin. Je trouve que c’est important parce que c’est un âge où l’identité se cristallise. Cette jeunesse-là, je la vois très lumineuse. C’est des jeunes qui rêvent au rythme du territoire, qui jouent au hockey, qui vivent les premiers amours, les amis, l’école, comme tous les jeunes d’aujourd’hui. »
Les défis de tourner en langue innue et dans les communautés
La productrice est d’autant plus heureuse que la série, tournée en français, compte 20% de dialogues en langue innue, une première à la télévision québécoise (APTN présentera une version entièrement doublée en innu). Mais pour que le tout se concrétise, il a fallu surmonter plusieurs défis, à commencer par la distribution. Impossible d’imaginer que les rôles soient défendus par des non-Autochtones, l’équipe a dû faire un véritable travail de terrain. Après un appel général d’auditions sur vidéo, elle s’est déplacée vers la Côte-Nord pour dénicher sur place des interprètes potentiels. Pour camper les deux personnages principaux, le choix s’est arrêté sur les jeunes Jean-Luc Shapatu Vollant et Emma Rankin, tous deux originaires de la région.

« Le vrai défi qu’on a dans une série, c’est de faire en sorte que tout ce beau monde-là devienne une famille, explique la productrice. Donc, avant le tournage, on les a réunis sans que ce soit exclusivement une grande répétition, pour créer des moments de rencontre. Quand les gens ont moins d’expérience, il faut s’assurer que la chimie opère. Chacun avait ses forces et des choses sur lesquelles il fallait travailler pour que la série soit crédible et qu’elle touche les gens. »
Autre enjeu important : la distance. Comme la majorité des communautés autochtones sont en territoire éloigné, tourner sur place fait vite grimper les coûts de production. Puisque Nish a été filmée à la fois à Matimekosh, Pessamit (près de Baie-Comeau) et Wendake, le financement a été très compliqué. Sans compter qu’une partie de l’histoire se déroule dans la neige. Il faut être ouvert aux compromis, par exemple en opérant à équipe réduite.
Le processus a été long, mais Julie O’Bomsawin a toujours gardé la foi : « Au début du projet, il y a tellement de gens qui m’ont dit : "Mais comment vous allez faire?" Et j’ai dit : "Eh bien, on va faire les choses une à la fois et on va y arriver." C’est important que cette série-là existe, qu’elle ait de l’impact, que les jeunes puissent l’écouter et se reconnaître. »
Former la relève autochtone de l'industrie audiovisuelle
Tout en applaudissant les avancées des contenus autochtones ces dernières années, en quantité et en qualité, Julie O’Bomsawin est consciente que la production télévisuelle demande plus que jamais une passion de tous les instants. Voilà pourquoi elle s’implique au sein de l’industrie afin de faciliter les processus de financement, en fiction comme en documentaire. Elle croit fermement à la force de la collectivité et à la voie qu’elle a choisie.

« C’est fort la télévision. C’est un médium excessivement fort parce que tu peux tomber sur nous sans avoir prévu de nous regarder. Quand on entre dans le salon des gens, qu’ils s’arrêtent sur un projet qu’on a fait et qu’on les touche avec une histoire, je trouve qu’il y a quelque chose d’incroyable là-dedans pour pouvoir se rencontrer. »
Pour elle, la production est une véritable mission. Celle d’offrir un miroir contemporain sur les réalités autochtones d’aujourd’hui, mais aussi de multiplier les voix, en permettant aux artistes et aux artisans issus des Premières Nations, des Inuits et des Métis de gagner en expérience.
« Je n’ai jamais compté mes heures, dit-elle. Quand j’ai fondé Kassiwi Média, j’étais la seule personne issue des Premières Nations dans l’équipe. Je suis partie de rien et l’objectif, c’était qu’on grossisse. Kassiwi, ça veut dire « ensemble ». Donc, j’essaie de former la relève le mieux possible pour que le bassin de professionnels autochtones augmente. Mon rêve, c’est qu’il y ait un jour une équipe complète d’Autochtones. Ce n’est pas encore possible, malheureusement, mais on travaille fort là-dessus. »