Can I Get a Witness: la nouvelle offrande d’Ann Marie Fleming

Au cours de sa carrière, qui s’étale sur plus de 35 ans, Ann Marie Fleming a suivi un leitmotiv en apparence simple: faire des choses.

Ann Marie Fleming - Crédit photo: Ed Araquel

Née dans les îles Ryukyu (préfecture d’Okinawa) pendant l’occupation américaine, d’une mère d’origine principalement chinoise et d’un père australien, sa famille s’est ensuite installée à Vancouver. Elle a commencé à y faire des films tandis qu’elle fréquentait le Emily Carr Institute of Art and Design. Ses courts-métrages, parmi lesquels Blue Skies, New Shoes, I Was a Child of Holocaust Survivors et Big Trees, mélangent docudrame, animation et réflexions autobiographiques.

En 2003, elle a lancé le documentaire d’animation The Magical Life of Long Tack Sam, à propos de son arrière-grand-père acrobate, globe-trotter et musicien. Puis, en 2016 elle nous a ébahis et a séduit la critique avec le très beau film d’animation Window Horses, qui traite de l’amour d’une jeune femme pour la poésie et son désir de mieux comprendre l’histoire de sa famille.

Aujourd’hui, elle revient vers le long-métrage et présente Can I Get a Witness, qui allie prises de vue réelles et animation. L’action se déroule dans un futur rapproché, alors que les humains du monde entier s’entendent pour que la vie se termine à 50 dans le but de mettre fin à la pauvreté et de sauver la planète… et une jeune personne est mandatée pour documenter le sacrifice. Le film, cofinancé par le FMC, doit sortir en 2024 et met en vedette Sandra Oh, Keira Jang, Joel Oulette et Andre Anthony.

Futur et Médias s’est entretenu avec Ann Marie Fleming, qui s’est ouverte sur son écoanxiété, la joie qu’elle a ressentie de pouvoir travailler avec son amie de longue date Sandra Oh et les autres projets qui la passionnent et qu’elle compte bien porter à l’écran.

Combien de temps avez-vous consacré à Can I Get a Witness?

Ha! Il y a très longtemps que j’ai ce scénario et ce film en tête. Mais c’est seulement après l’éclosion de la COVID que le projet a commencé à avoir du sens pour d’autres. Désormais, le sujet était sur toutes les lèvres: que sommes-nous prêts à faire pour le bien commun? En fait, c’est la réponse à tous les problèmes de l’humanité – le réchauffement climatique, la pauvreté, le bien des animaux, la démocratie, tout – on fait un 180 degrés technologique et on meurt tou·tes à 50 ans!

Keira Jang & Sandra Oh - Crédit photo: Ed Araquel

Ce film, comme la majorité de vos œuvres, est teinté par votre perception du monde et tout particulièrement par votre environnementalisme.

Comme beaucoup de gens, je vis de l’écoanxiété depuis de nombreuses années, comme beaucoup de personnes. En fait, je crois que tout le monde vit une espèce d’angoisse climatique, n’est-ce pas ? Les gens commencent à peine à pouvoir nommer ce qui les trouble, et ils se sentent impuissants, coincés dans l’incapacité d’agir.  

Et puis il y a ce second élément dans le film: les jeunes documentent le sacrifice.

Oui. Dans l’histoire, les jeunes, s’ils ont un tempérament artistique, peuvent choisir de devenir documentariste. Dans ce futur, il n’y a plus de photographie, ni analogique ni numérique, c’est comme ça depuis qu’on a mis fin à l’industrie minière. Nous suivons Kiah (Keira Jang), dont c’est la première journée en tant que documentariste, et elle fait équipe avec Daniel (Joel Oulette), qui est un peu plus expérimenté qu’elle et qui va lui enseigner les rouages du métier. Sandra Oh joue le rôle d’Ellie, la mère de Kiah. Elle appartient à cette première génération qui a vu des gens partir, suivant le nouvel ordre mondial.

Joel Oulette & Keira Jang - Crédit photo: Ed Araquel

Ce sont des sujets très lourds, mais vous décrivez le film comme une « douce satire ».

En effet, mais c’est intéressant car Sandra Oh n’aime pas le mot «satire». Elle parle plutôt de «fable». Et elle a raison. Le film porte une certaine légèreté, une espèce de mysticisme et une douceur. C’est un monde très doux dans lequel des sacrifices extraordinaires sont faits.

Vous connaissez Sandra Oh depuis 1994. Plus tard, elle a coproduit votre film Window Horses en plus de prêter sa voix au personnage principal. À quel moment lui avez-vous proposé de collaborer à Can I Get a Witness ?

Sandra est une personne très occupée. Je lui ai parlé de mon projet il y a deux ans, mais ce n’est que lorsqu’elle a eu un trou dans son horaire il y a environ un an qu’elle a pu y réfléchir sérieusement. Ce qui l’a intéressée dans ce film c’est qu’il parle de la mort, du fait de mourir, ce qui n’est pas courant dans les films occidentaux.

Vous savez, c’est un honneur de travailler avec Sandra Oh. Elle prend son travail au sérieux, elle s’est profondément investie dans le projet et dans son personnage. Elle est si généreuse en tant qu’actrice. Aussi, Joel Oulette et Keira Jang ont été pour nous des révélations. J’ai vraiment aimé travailler avec ces jeunes, ce sont d’excellent·es interprètes et des personnes adorables.

Sandra Oh - Joel Oulette & Keira Jang

Est-ce que faire ce film a un peu calmé votre écoanxiété ?

Non. Je dois dire que j’ai vécu beaucoup de deuils tandis que je faisais ce film, beaucoup de moments difficiles sur le plan personnel, et le monde aussi a vécu beaucoup de moments difficiles. Par contre, le film m’a permis d’accepter la mort. Ç’a été une grande surprise pour moi.

Vous travaillez également sur Shanghai Follies, œuvre romancée dans laquelle vous revenez sur l’histoire de votre arrière-grand-père, Long Tack Sam, et de votre famille aux origines mixtes.

Ça fait plus de 20 ans que j’essaie de faire ce film, mais cette fois j’ai plutôt eu la chance de réaliser Can I Get a Witness. Shanghai Follies racontera l’histoire de mon arrière-grand-père, un acrobate et magicien de vaudeville itinérant. Mais surtout, il était Chinois et il a épousé mon arrière-grand-mère, une femme catholique originaire d’une petite ville autrichienne qui n’était jamais sortie de chez elle. Et ils ont eu des enfants mixtes. Ma grand-mère et sa sœur ont fait partie du spectacle de leur père. L’histoire se déroule en 1932, à Vancouver. Ma famille est mixte depuis plusieurs générations. Ce qui m’intéresse dans tout ça, ce n’est pas tant le choc des cultures, mais plutôt les contacts entre elles… Et j’ai un autre projet dont il faut que je vous parle!

 Ah bon! De quoi s’agit-il?

Ça s’intitule Gift Horse. L’histoire se déroule au Japon. Des enveloppes pleines d’argent sont trouvées dans les toilettes publiques de la ville. Une fois de plus, il est question de décisions d’ordre moral. Qu’est-ce que les gens feront de cet argent ? L’histoire est basée sur des faits réels qui se sont produits alors que je me trouvais au Japon. Au lieu de se dire: «N’est-ce pas merveilleux!», les gens pensaient que quelqu’un essayait de corrompre la société. Évidemment, il y aura aussi un aspect climatique à l’histoire.

Vous semblez plus occupée que jamais, ce qui n’est pas peu dire compte tenu que vous faites des films et des œuvres d’art depuis plus de 35 ans!

Oh, merci, c’est gentil! Il a fallu 12 ou 13 ans pour que Can I Get a Witness prenne forme et il s’est écoulé 8 années depuis la sortie de mon dernier film. C’est si difficile de parvenir à faire des films, il faut s’accrocher et croire en ce qu’on fait.


Ingrid Randoja
Journaliste indépendante, Ingrid Randoja est l'ancienne responsable éditoriale de la section Film du magazine NOW de Toronto, l'ancienne rédactrice en chef adjointe du magazine Cineplex et l'une des membres fondateurs de la Toronto Film Critics Association.
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