Le virage de l’IA s’amorce chez les producteurs d’ici
Qu’on le veuille ou non, la révolution de l’intelligence artificielle est lancée et le train ne retournera pas en gare. Plutôt que de le regarder passer, impuissants, des créateurs et créatrices d’ici montent à bord.
Le producteur Nick Versteeg, de la boîte DVProductions, en Colombie-Britannique, s’est entouré de jeunes créateurs allumés pour concevoir les illustrations et les effets spéciaux de Northern Star, un documentaire en deux parties sur la plateforme canadienne CHEK+, développée avec le soutien du FMC.
Le journaliste scientifique Bob McDonald y raconte l’histoire fascinante de l’astronome John Stanley Plaskett, à l’origine de ce qui fut jadis le plus gros télescope au monde, inauguré en 1918 dans l’Ouest canadien. Avec un sujet aussi vaste que l’espace, la production aurait pu utiliser l’IA à toutes les sauces, mais Nick Versteeg, grand partisan de la créativité humaine, voulait y recourir uniquement en cas de nécessité.

Comme beaucoup d’acteurs de l’industrie audiovisuelle, le producteur de 76 ans craint les répercussions de l’IA – les pertes d’emploi, les dangers d’hypertrucage, la protection du droit d’auteur, pour ne nommer que celles-là. Mais, comme aussi un nombre croissant d’artisans, il a choisi de s’y intéresser.
« Northern Star se déroule de 1870 à 1920. C’est très difficile de trouver des images de cette époque », explique l’ex-boulanger devenu cinéaste, derrière plusieurs succès de Food Network (Le Bocuse d’Or). « Nous avons essayé de trouver tout ce qu’on pouvait en ligne. Si le coût était raisonnable, on payait pour les archives, mais certaines sociétés demandaient un montant exorbitant, jusqu’à 2 500 $ pour une photo. C’était impossible avec le très petit budget dont nous disposions. »
Changement de décor
Au-delà des considérations financières, il y avait aussi le désir de recréer des décors introuvables du 19e siècle, comme une ancienne chambre noire ou une cuisine d’époque.
L’équipe de Northern Star s’est donc tournée vers l’intelligence artificielle, avec la vigilance que ça implique… Personne ne veut voir un évier contemporain chromé dans une maison des années 1800. C’est pourtant ce que l’IA a proposé au départ.
La technologie n’est pas à l’abri des incongruités, mais un fait demeure : elle économise énormément de temps et d’argent. « Quand on a lancé notre compagnie à Vancouver, en 1982, on avait un mur complet d’équipement, une caméra de 45 000 $, des coûts énormes et, à chaque quatre ans, on devait réinvestir, poursuit Nick Versteeg. Aujourd’hui, on loue la majorité de l’équipement. On n’a besoin que de deux ordinateurs. Je viens de commander un téléphone qui fait 100 fois mieux le travail que mon ancienne caméra de 45 000 $. La technologie progresse. »
Se rebeller
À Toronto, la maison de production Space Pirates pousse la machine beaucoup plus loin. Les fondateurs Renée de Sousa et Will Cyr s’intéressent à l’IA depuis plusieurs années déjà. Très curieux de nature, ce dernier a vite compris qu’un des premiers emplois affectés par cette nouvelle technologie serait son premier métier : celui de monteur. Plutôt que de broyer du noir, il a décidé d’en apprendre le plus possible sur ces nouveaux outils. Et de s’en servir.
« Quand on a vu ça arriver, on s’est dit : "Wow. Ça va tout changer" », confie sa complice de longue date, la réalisatrice et productrice Renée de Sousa. « Étant artistes nous-mêmes, on a tous une inquiétude par rapport à ça. Par contre, je pense que la boîte de Pandore est ouverte et je ne crois pas qu’on retourne en arrière. Si on ne l’apprend pas et si on ne s’en sert pas, on va rester derrière. »
Le tandem a trouvé le projet idéal pour intégrer l’IA dans son processus de création : la série d’animation jeunesse Rebelles, aussi financée par le FMC et diffusée sur TFO. Rythmés et teintés d’humour, ces portraits historiques présentent des femmes qui ont marqué leur époque par leur courage.
« Notre série s’appelle Rebelles et on trouvait ça un peu "rebelle" d’utiliser l’IA », ajoute Renée de Sousa. « Comme la série parle de pionnières et que cette technologie est nouvelle, on s’est dit : "Pourquoi ne pas essayer quelque chose de nouveau?" »
Construites sous la forme de collages photographiques, les animations de Rebelles nécessitent de nombreuses images difficiles à trouver. Pour le premier épisode, celui sur les sœurs Desloges, seulement trois photos connues existent des deux jeunes institutrices franco-ontariennes qui ont tenu tête à l'assimilation anglaise. Et pour d’autres femmes au cœur de la série, les archives sont carrément inexistantes.

L’IA permet au studio de créer des visages et des corps à différents âges, sous différents angles et dans des contextes variés. Mais, contrairement à la croyance générale, tout ne se fait pas par magie. « C’est beaucoup d’essais et erreurs. Ça prend énormément de patience et de piochage », précise la réalisatrice en rigolant.
La toute petite équipe de Rebelles peut faire de 30 à 50 essais pour chaque image, en combinant différents logiciels et applications d’IA générative : la suite Adobe, OpenAI, Gemini, Midjourney, Kling AI, Runway, etc. Plus la technologie évolue, plus le coffre à outils grandit.
En fin de compte, la colonne des avantages finit quand même par l’emporter. Au point où environ 95% des images dans la série sont générées par l’IA. Elles sont ensuite animées par un véritable humain (Will Cyr) pour insuffler au projet son style et son originalité.
D’autres se lancent
À l’image de Rebelles, la nouvelle série documentaire Crimes du Nord, produite par Casadel Films pour la chaîne Historia, utilise l’intelligence artificielle pour l’animation de matériel d’archives. Cette fois, l’histoire du crime organisé montréalais, du début du 20e siècle à aujourd’hui, est relatée.
D’autres producteurs se servent de l’IA pour corriger des problèmes techniques, gérer les horaires de tournage ou rédiger des résumés d’épisodes.
Que les enjeux soient économiques ou artistiques, l’arrivée de l’IA force des établissements académiques et les diffuseurs à s’adapter. À Montréal, l’Institut national de l’image et du son (INIS) offre désormais des formations pour s’initier à cette nouvelle réalité et Télé-Québec réalise un premier épisode du dessin animé Lotus et Cali entièrement créé avec l’intelligence artificielle. Ce dernier ne sera pas diffusé à la télévision, mais l’expérience servira notamment d’outil éducatif pour les écoles du Québec.
L’humain d’abord
Pour Nick Versteeg, de DV Productions, il y a une ligne claire à ne pas franchir : « On ne doit jamais, jamais remplacer les personnages humains par l’IA, avertit-il. S’il vous plaît, n’allons pas là. Quand on voit les possibilités aujourd’hui, ça fait peur. Je peux comprendre qu’on puisse s’en servir pour des effets spéciaux, le temps d’une scène, si par exemple quelqu’un saute d’un édifice, mais jamais pour remplacer complètement les acteurs. »
« On est quand même en train de parler à des humains, ajoute Renée de Sousa. Ça prend une vision créative si on veut pouvoir créer quelque chose qui parle aux gens et qui a une âme, raconter une histoire qui se tient debout, mais aussi, qui vient nous chercher avec des émotions. »