Une histoire d’amour, dans la vie comme au cinéma  

À l’occasion de la Saint-Valentin, nous avons rencontré le couple formé par Gabriela Osio Vanden et Jack Weisman, coréalisateurs deNuisance Bear, qui vient de remporter le Grand Prix du Jury dans la catégorie U.S. Documentary au Festival du film de Sundance. Le duo nous parle de leur histoire d’amour née à Churchill, au Manitoba, et des joies et des défis de travailler ensemble.

Gabriela Osio Vanden et Jack Weisman

L'amour, c'est n'avoir jamais à dire qu'on est désolé.

Sauf quand on forme un couple… sur un plateau de tournage.

Toute relation vient avec ses défis, mais quand deux esprits créatifs unissent leurs forces sur le plan professionnel, l’exercice peut s’avérer particulièrement délicat. Les divergences artistiques vous suivent parfois jusqu’à la maison, et la frontière entre le travail et la vie de couple peut devenir floue.

Cela dit, ces mêmes défis peuvent aussi faire grandir la relation.

Ce lien spécial unit Gabriela Osio Vanden et Jack Weisman, le couple de cinéastes derrière le documentaire acclamé Nuisance Bear, qui a été présenté en première mondiale le mois dernier au Festival du film de Sundance et qui est reparti avec le Grand Prix du Jury (Grand Jury Prize) dans la catégorie U.S. Documentary.

Inspiré du court métrage du même nom aussi réalisé par le duo en 2021 – et que vous pouvez visionner​ ici –, ce long métrage adopte le point de vue d’un ours polaire déclaré nuisible à Churchill, au Manitoba, la capitale canadienne de l’ours polaire. Le documentaire pose une question fondamentale : qui est réellement nuisible dans ce paysage, l’ours ou l’homme? L'histoire atteint son apogée lorsque le narrateur inuit et l'ours se rencontrent.​

Affiche de Nuisance Bear

Tomber amoureux de l’autre (et du sujet)

Ce film est le fruit d'une collaboration passionnée entre Vanden et Weisman, qui se sont rencontrés il y a 10 ans alors qu'ils étudiaient le cinéma à l'Université York, à Toronto.

« On s’est connus en troisième ou quatrième année, notre relation était un peu en dents de scie, raconte Jack Weisman. Puis, dans le cadre d’un projet étudiant, on s’est retrouvés ensemble à Churchill… et on connaît la suite. »

« Une fois sur place, on a réalisé qu’on pouvait vraiment compter l’un sur l’autre, ajoute Gabriela Osio Vanden. Et on est tombés amoureux, à la fois du sujet… et l’un de l’autre. »

Le couple est allé à Churchill à plusieurs reprises au cours des 10 années qui ont suivi, convaincu qu’il y avait là une histoire à raconter sur la relation entre les humains et les ours. Au total, ils ont passé 250 jours à filmer, accumulant​ ​700 heures d'images. Le court métrage de 2021 a connu un franc succès et a été présélectionné pour une nomination aux Oscars. Cette réussite a renforcé leur conviction d’en faire un documentaire.

Photo de tournage du film Nuisance Bear, à Churchill, au Manitoba.

Travailler ensemble, reconnaître les différences

Quelques jours avant leur départ pour Sundance, nous discutons tranquillement avec le couple sur Zoom, alors qu'il se trouve dans leur domicile torontois. Les partenaires ne terminent pas les phrases de l’autre, mais ils semblent parfaitement accordés; la conversation entre eux coule naturellement.

Était-ce toujours le cas pendant le tournage?

« Il y a eu des moments de tension et des disputes, c’est inévitable, reconnaît Gabriela Osio Vanden. Mais Jack et moi sommes tous deux très bons pour résoudre les conflits, parce qu’on tient l’un à l’autre, et que nous savons que nous sommes dans la même équipe, même quand on s’affronte sur le plan créatif. »

« Certaines parties du film se déroulent dans deux villes différentes, poursuit-elle, ce qui fait que nous étions souvent séparés. Il arrivait qu’on se chicane à propos d’un choix créatif et je lui disais : “Tu n’es pas ici, alors je vais faire ce que je veux” », raconte-t-elle en souriant.

« Et c'était le bon choix! s'exclame son conjoint. Ce moment est l'un des meilleurs de tout le film grâce à cette décision. Il faut donc faire confiance à l'autre, même si ce n’est pas toujours facile. Nous avons chacun notre manière de faire les choses. Nous ne voyons pas le monde de la même façon. Mais si on arrive à dépasser les frictions que ça provoque, ça donne une vision beaucoup plus complète. »

« Nous sommes des personnes très différentes, ajoute Gabriela Osio Vanden. Pourtant, nous partageons les mêmes objectifs, les mêmes valeurs, la même idée de ce que nous voulons dans la vie. Mais nous apportons des choses différentes. Célébrer nos différences, se rejoindre, s’écouter, c’est essentiel. Ce n’est pas toujours simple. »

Traverser les tempêtes

Pour les couples de cinéastes, les défis ne se limitent pas au travail. C’est souvent à la maison que surgissent les discussions, la planification… et les divergences d’opinions.

« Nous avons dû apprendre avec le temps, explique Gabriela Osio Vanden. J’ai fini par dire : “Là, c’est l’heure de dormir, je ne veux plus parler de ça!” [Ils rient tous les deux.] Jack est tellement tenace quand quelque chose le passionne. »

« C'est presque une dépendance, admet-il. Si on est honnêtes, il n'y avait pas assez de limites dans notre relation. Il y a eu des moments où on a failli se séparer tellement c’était difficile. Mais on a traversé ça ensemble, et la récompense est immense. Je suis tellement heureux que nous ayons fait ce chemin à deux. »

Jack Weisman a grandi à Ithaca, dans l'État de New York, avant de déménager au Canada et de devenir citoyen canadien. Gabriela Osio Vanden est née à Ottawa d’une mère canadienne et d’un père vénézuélien. Tous deux ont débuté comme cinéastes​​, et raconter des histoires à l'écran ​​reste la première grande passion de Vanden.

Si elle se voit éventuellement réaliser de la fiction, elle considère que le temps passé à réaliser Nuisance Bear a été une véritable école.

« Le documentaire est la meilleure formation pour apprendre à faire des films et à raconter des histoires, en particulier pour une personne qui aime la caméra, dit-elle. Ça permet vraiment d'affiner ses compétences. C'est fondamental pour ma créativité. Je pense que tous les cinéastes devraient, à un moment ou à un autre, faire du documentaire. »

« On n’a pas encore discuté de la possibilité de faire un autre film ensemble après celui-ci, confie Weisman. L’année qui s’en vient sera intense, et nous en sommes reconnaissants. Mais ça fait maintenant cinq ans que nous travaillons sans relâche. Le court métrage a connu un succès dépassant toutes nos attentes, et nous avons été en déplacement pendant près de 18 mois. Ensuite, nous sommes passés directement au long métrage, et maintenant, nous avons encore un an, un an et demi, pour le promouvoir. Donc, pour moi, il faut ralentir un peu. »

Quel est leur dernier conseil pour les autres couples qui envisagent de travailler ensemble?

« Ne soyez pas trop durs l'un envers l'autre », dit Jack Weisman.

« Exactement, renchérit sa partenaire. Dans toute relation, même sans projet créatif commun, la vie à deux est en soi un projet où il faut viser les mêmes objectifs. C'est parce que nous voulons les mêmes choses dans notre vie, dans notre carrière, dans ce projet, que nous avons pu traverser toutes les tempêtes. »


Ingrid Randoja
Journaliste indépendante, Ingrid Randoja est l'ancienne responsable éditoriale de la section Film du magazine NOW de Toronto, l'ancienne rédactrice en chef adjointe du magazine Cineplex et l'une des membres fondateurs de la Toronto Film Critics Association.
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