La recette du succès de Rivalité passionnée
Les créateurs de Rivalité passionnée (Heated Rivalry), Jacob Tierney et Brendan Brady, ainsi que les vedettes Hudson Williams et Sophie Nélisse, dévoilent les coulisses de la série ultrapopulaire.
Le succès de Rivalité passionnée est tout simplement phénoménal – et, disons-le, quelque peu surprenant.
Une série fortement suggestive où deux joueurs de hockey queer entretiennent une relation secrète et tombent amoureux, c'est du jamais-vu. C’est précisément pour cette raison que le scénariste, réalisateur et producteur Jacob Tierney ainsi que son partenaire de production Brendan Brady ont décidé de la créer.
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Cette histoire tenait la route pour Tierney, un vétéran de l’industrie cinématographique et télévisuelle canadienne, qui se trouve à être aussi un homme gai et un passionné de hockey.
« C’est mon algorithme », a-t-il lancé lors d’un panel tenu à Ottawa le mois dernier, dans le cadre de Prime Time, la conférence organisée par l’Association canadienne des producteurs médiatiques. Sur scène, Jacob Tierney était accompagné de son ami de longue date et coproducteur Brendan Brady, avec qui il a fondé Accent Aigu Entertainment, il y a quelques années.

Le duo parlait à un public attentif de créateurs canadiens et internationaux, curieux de comprendre comment ils ont réussi l’impossible : créer un méga succès mondial.
Non seulement la série est devenue la production originale la plus regardée sur Crave, mais elle s’est aussi imposée comme un véritable phénomène international. Les auditeurs du monde entier ont passé des millions de minutes (le chiffre approche le milliard!) à regarder cette série. Elle connaît un énorme succès sur HBO Max et a dominé les palmarès en Australie, aux Philippines, à Singapour et à Taïwan. Ses têtes d’affiche, Hudson Williams et Connor Storrie, sont devenues des vedettes sur les réseaux sociaux et, d'ici l'été, vous entendrez « I'm coming to the cottage » (Je viens au chalet) en boucle.
Mais ce qui ressort de leurs propos n’est pas tant la volonté de reproduire une telle réussite. Ils cherchent plutôt à donner un aperçu de leur éthique de travail, qui peut servir de feuille de route à d’autres créateurs cherchant à réaliser des productions de grande qualité et capables de séduire un public à l'international.
LA PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE AVANT TOUT
Tout commence par une histoire, ou dans le cas de Rivalité passionnée, par le droit de propriété intellectuelle (PI).
« Brendan et moi venions de créer notre entreprise et on était très conscients que le nerf de la guerre, ce sont les droits de propriété intellectuelle, explique Jacob Tierney. Tout le monde en a besoin, mais comment une nouvelle boîte de production sans moyens peut-elle en faire l’acquisition? »
« Les propriétés intellectuelles que des producteurs comme Brendan et moi pouvions nous permettre à ce moment-là étaient des titres peu convoités. Et il y en a énormément; il suffit de se tourner vers les communautés marginalisées qui ne sont pas représentées dans le divertissement grand public », poursuit-il.
« J'ai donc appelé Brendan et je lui ai dit que nous devrions acheter les droits de ce livre, et par ce livre, je voulais dire ces livres, car il y en a beaucoup. J'ai ensuite suivi Rachel Reid, l'autrice, sur Instagram, et elle m'a suivi en retour. Je lui ai envoyé un message privé, du genre : “Salut!”, et on connaît la suite », raconte-t-il en riant.
« Nous avons ensuite proposé une solution pour y parvenir, ajoute Brendan Brady. Une bonne façon pour notre industrie de limiter les coûts de production télé. Nous avons tenté quelque chose d’audacieux : tourner les six épisodes en un seul bloc, avec un seul réalisateur et un seul scénariste, comme s’il s’agissait d’un film. »
Bell Média, Sphere Abacus et le Fonds des médias du Canada ont apporté un financement majeur au projet. « Ce système de financement est ce qui maintient la télévision canadienne en vie, affirme Jacob Tierney. Et pour une série comme Rivalité passionnée, qui n’était pas un pari évident pour qui que ce soit, nous ne serions tout simplement pas ici sans eux. »
TOURNER SANS S’ÉPUISER
Jusqu’ici, la liste va comme suit : trouver un titre de propriété intellectuelle prometteur, planifier une préproduction rigoureuse et s’entourer de partenaires financiers qui comprennent notre vision. S’ajoute le respect de la distribution et de l’équipe, en adoptant des horaires de travail raisonnables.
« Nous avons tourné la série en 36 jours, principalement avec des journées de 10 heures. Je ne dirais pas que chaque journée faisait exactement 10 heures, nuance Brendan Brady. L'une des choses qui, selon moi, doivent radicalement changer dans notre industrie, c'est justement de mettre fin à ces horaires démesurément longs. »
« Ma conjointe est assistante costumière et elle est enceinte de cinq mois, enchaîne-t-il. Elle ne peut pas passer 15 heures par jour sur un plateau pendant sa grossesse. Et ce ne sera pas possible non plus quand nous aurons un enfant. Il faut mettre fin à ces horaires insensés. »
Au-delà de la qualité de vie, le producteur souligne aussi la logique financière. « D’un point de vue budgétaire, ça a beaucoup plus de sens. Quand on prévoit des journées de 10 heures et qu’on déborde à 12 ou 13 heures, on finit par payer pour une journée supplémentaire. On l’oublie souvent. Je comprends que l’équipement coûte cher, je comprends que l’hébergement de l’équipe représente une dépense importante. Mais au Canada, on ne pourra jamais rivaliser avec les budgets américains. Par contre, nous pouvons offrir un environnement de travail où les gens ont réellement envie de se présenter. »
CHOISIR L’AMOUR
Plus tard dans la soirée, Jacob Tierney, Brendan Brady et les interprètes de Rivalité passionnée, Hudson Williams et Sophie Nélisse, se sont retrouvés lors d’un événement surprise consacré aux coulisses de la série, en présence d’un invité spécial : le premier ministre canadien Mark Carney. Comme presque tout ce qui touche à Rivalité passionnée, leur passage sur le tapis rouge est rapidement devenu viral.

Animée par Lainey Lui, la soirée a permis aux comédiens et aux producteurs de se remémorer le tournage. L’un des moments les plus émouvants est survenu lorsque Hudson Williams et Sophie Nélisse ont revu un extrait du « premier coming out » de Shane; la scène au restaurant où Rose l’amène doucement à parler de son orientation sexuelle.
Sophie Nélisse y livre une performance tendre et nuancée.
« J’ai beaucoup réfléchi au fait que le soutien qu’on apporte peut être silencieux, explique-t-elle. Je voulais qu’un calme émane de cette scène. Tout se jouait dans les regards, dans les pauses. Rose démontre que l’un des gestes les plus généreux qu’on puisse offrir à quelqu’un, c’est de le laisser vivre ses émotions sans jugement ni commentaire. Je voulais qu’elle puisse offrir cet espace sécurisant à Shane, qu’il puisse s’ouvrir à elle, tout en sentant un amour inconditionnel. »
« Je me souviens avoir pensé qu’elle était la meilleure personne qui pouvait être en face de moi pour tourner cette scène, raconte Hudson Williams. C’était très facile de m’ouvrir. Se laisser aller, se montrer vulnérable, c’est difficile, surtout que c’était, je crois, notre deuxième journée de tournage et qu’on se connaissait à peine. Mais instantanément, j’ai pu être en confiance.
« Je me rappelle même de la répétition juste avant : on a improvisé, on est sortis du texte, poursuit l’acteur. On lançait des idées, et je pense que l’équipe ne s’attendait pas à ce qu’il y ait autant d’émotion ou de vulnérabilité. Puis on a tourné la scène, et tout s’est ouvert d’un coup. C’était super. »

« Ils ont tous deux été formidables dans cette scène, souligne pour sa part Jacob Tierney. C’est une scène extraordinaire, et je vous en suis immensément reconnaissant. Je suis aussi très reconnaissant envers ma monteuse, Véronique Barbe, qui a choisi des moments que je n’aurais pas retenus. C’était vraiment intéressant de voir la scène à travers ses yeux. J’ai pratiquement conservé son montage tel quel, parce qu’il m’a surpris et m’a révélé des choses auxquelles je ne m’attendais pas. »
« En fin de compte, l’écriture de Jacob dans cette scène est un véritable hommage à l’amour, conclut Brendan Brady. À chaque instant, le choix est celui de l’amour, et c’est ce qui résonne avec le public. C’est aussi ce qui nous a portés tout au long de cette aventure. »