Sasha Leigh Henry n’attend plus qu’on lui donne le feu vert​​ 

Avec son premier long métrage Dinner With Friends, la scénariste, réalisatrice et productrice prouve qu’il est possible de voir grand avec un tout petit budget.

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Sasha Leigh Henry. Photo: May Truong

Les créateurs peuvent trouver leur public sans passer par les distributeurs traditionnels. La vague de succès d’ici comme Rivalité passionnée et Paying for It, ainsi que le film Iron Lung du youtubeur américain Markiplier – qui a rapporté plus de 40 millions $ US avec un budget de 3 millions $ – sont de bons exemples.

Sasha Leigh Henry voulait plus de liberté après son dernier projet, la série Bria Mack Gets a Life, qui a été annulée après une seule saison, même s'il avait remporté le prix de la meilleure série humoristique aux prix Écrans canadiens 2024. Elle a donc décidé d’emprunter la voie de l’autodistribution pour son premier long métrage, Dinner With Friends. Le film suit huit amis de longue date, tous trentenaires, qui se réunissent régulièrement autour d'un repas dans le but de rester proches.

Réalisé avec un microbudget de 100 000 $, le film a été présenté en avant-première au Festival international du film de Toronto (TIFF), puis a fait la tournée des festivals, avant que Sasha Leigh Henry et sa coscénariste et partenaire chez Everyday, People Art + Film Productions, Tania Thompson, ne décident de le vendre directement au public via leur Patreon. Elles ont ensuite conclu un accord avec Filmhub pour élargir leur public dès ce mois-ci.

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Dinner With Friends. Photo: Everyday, People Art + Film Productions

Bria Mack Gets a Life a été annulée après une seule saison, même si elle a été sacrée meilleure série humoristique aux prix Écrans canadiens. Quel problème cherchiez-vous à résoudre en réalisant Dinner With Friends avec un si petit budget?

Avant tout, c’était une question d’accomplissement créatif. La bénédiction et la malédiction de Bria, c’est qu’on a frappé fort dès le départ, mais qu’il a fallu quatre ans avant que des personnes autres que celles qui ont travaillé sur la série et qui l'ont approuvée puissent la voir. Quatre ans sans pouvoir rejoindre un public, c'est long pour un artiste.

Après le succès critique de Bria, je recevais plus de propositions pour la télévision, parce que l'industrie veut que vous fassiez ce qu'elle vous a déjà vu faire. J’ai plein d’histoires à raconter, et je ne pouvais pas attendre encore trois ou quatre ans avant que vous n’entendiez parler de moi.

Dinner With Friends est donc le projet évolutif qu'on a écrit et gardé en réserve en attendant, pour que les décisions de financement ne soient pas déterminantes pour notre avenir.

Le film a été présenté comme un long métrage à microbudget de 100 000 $, mais le budget final se rapproche plutôt de 200 000 $. Pouvez-vous nous éclairer à ce sujet?

On a commencé le tournage avec seulement 100 000 $. On aurait pu livrer une version du film très proche de celle que nous avons avec ces 100 000 $. C'est pourquoi nous avons commencé avec ce budget, car c'était le pari que les acteurs et l'équipe technique acceptaient de prendre.

On a appliqué au programme Talents en vue de Téléfilm en nous disant que si nous l’obtenions, tant mieux, notre budget passerait à 350 000 $. Sinon, nous terminerions quand même le film avec 100 000 $. Nous avions déjà réuni ce montant grâce à des investissements personnels et au soutien du Conseil des arts du Canada et du Conseil des arts de l’Ontario. On a procédé ainsi parce que le but était justement de ne plus attendre.

Vous n’avez pas eu l’argent de Talents en vue, mais vous avez tout de même reçu 100 000 $ supplémentaires de Téléfilm. Comment cet argent a-t-il été utilisé?

Le montant est principalement allé à la postproduction. Il nous a aussi permis de rémunérer certaines personnes beaucoup plus près de leurs tarifs habituels, plutôt que de leur demander de travailler pour un cachet de base avec la promesse d’une prime ultérieure.

Une partie du budget a servi à résoudre des problèmes parce que nous n’avions pas de superviseur à la postproduction et que certaines choses se sont révélées plus complexes que prévu. La musique a aussi été une dépense importante; elle peut facilement engloutir de 30 à 40 % des 100 000 $.

Vous avez tourné en neuf jours seulement. Comment avez-vous réussi à respecter le calendrier?

Grâce à la préparation et à l'honnêteté. Je pense que nous entretenons le mythe du réalisateur visionnaire intransigeant qui refuse tout compromis. Avec un budget de 100 000 $, cette approche aurait épuisé tout le monde.

En tant que productrice-réalisatrice, j'ai promis à l'équipe que ce serait exigeant, mais pas misérable; ambitieux, mais réalisable. Avec un tel budget, c’est injuste d'exposer sa vision, d’entendre des chefs de département expérimentés expliquer pourquoi elle n’est pas viable dans ces conditions, puis de leur demander de trouver une solution. Si je ne peux pas fournir les ressources nécessaires pour accomplir ce que je demande, c'est à moi de m'adapter.

Est-ce que certaines contraintes de production ont finalement influencé le film de manière positive?

Pour moi, c’est au réalisateur de trouver comment raconter l’histoire visuellement d’une manière qui reflète la personnalité des personnages. J’adore ce genre de film. J’adore les bonnes scènes de repas.

Ce qui nous a aidés, c’est d’accepter pleinement les contraintes et de les laisser nourrir notre créativité. Il y a sept repas réunissant en grande partie les mêmes personnes. On s’est donc demandé comment donner à chaque repas sa propre ambiance, sa propre importance. Quelle est la fonction de chacune de ces scènes? Comment jouer avec la caméra pour les mettre en valeur?

Il y a une séquence de repas inspirée du « cercle de fumeurs » dans la série That ’70s Show, sauf qu'on a inversé l’énergie. On voit le groupe, mais de manière fragmentée, isolée, au moment où il commence à se fissurer. Ça donne une nouvelle tension.

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Dinner With Friends. Photo: Everyday, People Art + Film Productions

À quel moment le TIFF est-il devenu votre objectif?

Le TIFF était un objectif, mais ce n’était pas une question de vie ou de mort au départ. La date limite du TIFF tombe en mai, ce qui s’intègre bien au calendrier canadien, où l’hiver est souvent consacré au montage. Ça nous donnait une marge de manœuvre pour voir jusqu’où nous pouvions aller et évaluer ce que nous avions en main.

En avril, j’ai senti que nous avions une réelle chance et que le film correspondait à l’esprit du TIFF, à ce qu’ils aiment promouvoir. On a donc redoublé d’efforts.

Après le TIFF, plusieurs cinéastes chercheraient un distributeur traditionnel. Vous êtes une réalisatrice établie, avec de l’expérience et une certaine influence, et pourtant vous avez choisi de tout faire par vous-même. Pourquoi?

On ne pensait pas recevoir d'offres intéressantes. L’un des grands avantages d’un film réalisé avec un tel budget, c’est que nous n’avons pratiquement pas de dettes; on n'est donc pas contraints d’accepter une entente. Si quelqu’un offre 20 000 $, sans qu’on ait confiance en la viabilité du film à long terme, ce n’est pas très attrayant. On a déjà produit la bande-annonce et conçu une bonne partie des affiches à l’interne.

Même si nous ne devions finalement pas gagner beaucoup d'argent, le fait d’avoir un accès direct aux données et à notre public a une réelle valeur, en plus de nous enseigner ce qui ne fonctionne pas.

Quelle est la prochaine étape pour le film et pour votre société de production, Everyday, People?

On développe l'écosystème de Everyday, People et on poursuit notre approche stratégique pour la sortie du film. On travaille avec Filmhub, donc le film sera disponible sur demande en février… aux États-Unis et ailleurs dans le monde. On explore aussi des options par abonnement et financées par la publicité.

Sur le plan créatif, on écrit un thriller d'action pour jeunes adultes et une comédie dramatique romantique à deux personnages mettant en scène un couple d'artistes séparé depuis des années, qui se retrouve lors d'un voyage touristique au Japon. Ce ne sont pas des films à microbudget, mais ils restent modestes par rapport aux normes de l'industrie. Quand on atteint les millions, on fait affaire avec des investisseurs qui veulent un retour sur investissement. Cette année, l’un de nos objectifs est de mieux comprendre le film comme produit dans un marché, et non seulement comme œuvre créative. Avec Dinner With Friends, on veut apprendre comment un investisseur peut récupérer son argent. C'est dans cette direction que nous allons.


Isoken Ogiemwonyi
Isoken est rédactrice, productrice et entrepreneuse canadienne d'origine nigériane qui travaille entre Lagos et Toronto. Elle a fait ses études au Nigeria, en Angleterre et en Suisse. Ancienne élève du Centre canadien du film, du Warner Bros. Showrunner Bootcamp et du Reelworld Screen Institute, elle se donne pour mission de raconter des histoires sur la joie, la culture et l'identité des personnes noires.
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