Carole Pope, icône queer du rock, se confesse à Michelle Mama
Le documentaire Antidiva : The Carole Pope Confessions ouvre le Festival international canadien du documentaire Hot Docs ce mois-ci. Nous avons parlé avec la réalisatrice Michelle Mama de son film, qui revient sur la vie et l’héritage de la chanteuse rock et icône lesbienne de 79 ans. Une chronique attendue depuis longtemps.

Il aura fallu six ans à la réalisatrice Michelle Mama pour mener à bien son documentaire consacré à Carole Pope, chanteuse du groupe Rough Trade.
Antidiva : The Carole Pope Confessions est un véritable projet de cœur : celui d’une cinéaste lesbienne qui retrace la vie et l’époque de la première chanteuse rock canadienne ouvertement lesbienne. C’est un film captivant, émouvant et festif, qui met en lumière une figure insaisissable. Il sera présenté en ouverture du festival Hot Docs ce mois-ci.
Nous avons discuté avec Michelle Mama alors qu’elle se préparait pour la première du long métrage, et avons abordé avec elle les défis de bien représenter la vie et le parcours d’une icône queer de 79 ans.

Comment vous est venue l'idée de faire un documentaire sur Carole Pope?
C’était en 2020, pendant la pandémie de COVID. Mon amie Allison Grace et moi étions assises sur un banc du Trinity Bellwoods Park, à Toronto, en train de discuter. J'avais fait la connaissance de Carole par l'intermédiaire d'un ami et on se disait : « C'est incroyable qu'il n'y ait pas encore de documentaire sur Carole Pope. » Comment est-ce possible? Allison me répétait : « Tu devrais le faire », et on en riait. Puis finalement, sur ce banc, elle m’a dit : « Tu vas faire ce film, et je vais t’aider. On va le produire ensemble. » Et c’est exactement ce qui s’est passé.
Avez-vous eu de la difficulté à convaincre Carole Pope de participer au film?
Non. Carole était prête; elle attendait que quelqu’un le fasse. Je crois qu’il y a eu quelques tentatives auparavant, je ne sais pas pourquoi elles n’ont pas abouti. Mais c’est une histoire qui ne demande qu’à être racontée. Nous avons cette icône de 79 ans — elle aura 80 ans en août. Elle est là. Elle est pleine de vie. Elle a toute sa tête. Elle parcourt toujours le monde avec sa valise pour donner de petits spectacles. J’avais du mal à croire que personne ne l’avait encore fait.
Et, comme cinéaste, est-ce que l’amener à s’ouvrir à vous a représenté un défi?
Carole a la réputation qu'elle a pour une bonne raison; elle ne supporte pas les imbéciles. J'en étais très consciente. Dès le départ, j'ai été très franche avec elle. Impossible d'être complaisant avec Carole : il faut aller droit au but, et c’est ce que j’ai fait. Elle savait que j’arrivais avec de bonnes intentions. Il n’était pas question d’argent ni d’exploitation — de toute façon, on sait bien que les documentaires canadiens ne nous rendent pas riches. J’étais une femme queer, devant l’une de mes idoles, en train de lui dire : « Pourquoi personne ne t’a encore rendu justice? » Et j’ai toujours l’impression que le temps file, que tout peut arriver à tout moment.
Carole Pope abordait la sexualité de front et, avec sa chanson à succès High School Confidential, elle exprimait un désir lesbien à l’état pur, révolutionnaire pour l’époque. Quelle est l’importance de cette chanson dans la culture queer?
Elle n’a pas inspiré que les personnes queers. Ces six dernières années, j’ai parlé à des mécaniciens sur l’île de Vancouver, à des gars de la construction sur la côte Est. Quand ils apprenaient que je réalisais ce film, ils capotaient. Ma plus grande surprise a été de voir à quel point les hommes hétéros sont obsédés par Carole Pope. C’est tellement intéressant, parce que si on remonte à cette époque, la moindre chanson, la moindre allusion à la sexualité suffisait à capter leur attention, non? C’était comme… tu es attirante et tu parles de sexe… à la radio!
Le documentaire rend hommage à cette icône lesbienne, mais c’est aussi une réflexion sur l’artiste vieillissante.
Et sur la femme artiste.
Oui. On voit à quel point Carole Pope travaille fort pour gagner sa vie et exercer son métier.
Mon intention était d’ouvrir le film sur un contraste frappant : Carole Pope, reine absolue, dans son petit appartement miteux à Los Angeles. C’était ça, l’idée — montrer que tous ceux qui croient qu’elle vit dans l’opulence grâce à High School Confidential se trompent. Rien n’est plus faux.
Et ce n’est pas seulement un film sur Carole Pope. C’est aussi l’histoire de Carole et de Kevan Staples, qui ont fondé le groupe Rough Trade en 1968. Est-ce que ça a été difficile pour Carole de parler de Kevan?
Je dirais que Kevan, et la ballade de l’histoire d’amour entre Kevan et Carole, constitue le cœur de Rough Trade et du film. On avait une version complète du documentaire qui ne fonctionnait tout simplement pas. Le film tenait la route, mais Carole ne se livrait pas vraiment. Alors, nous avons dû faire une ultime entrevue de deux jours, où nous sommes allés en profondeur, et j’ai dû dire à Carole : « Écoute, là, on y va vraiment. » C’était inconfortable, et durant cette entrevue, elle a admis que ses compositions n’étaient peut-être pas aussi bonnes sans Kevan dans les années 1990. C’est juste une phrase.

C’est une phrase très révélatrice.
Oui, ce qu'elle voulait dire, c'est qu'elle admettait que son meilleur travail avait peut-être été celui qu'elle avait réalisé avec Kevan. Avec le recul, se lancer en solo n'était peut-être pas la meilleure idée.
Carole Pope a-t-elle vu le film?
Oui, elle l’a vu, et elle l’aime. C’était un moment très émouvant pour elle, car Kevan venait tout juste de décéder. J’avais essayé de terminer le film à temps pour pouvoir le lui montrer à l’hôpital, mais ça n’a pas été possible. C’était une période horrible. J’ai invité Marilyn, la conjointe de Kevan, ainsi que Carole, à regarder le film ensemble dans notre salle de montage. À ce moment-là, toutes les émotions tournaient autour de Kevan, et c’était très, très émouvant. Tout le monde pleurait.
Qu’espérez-vous que le public retienne du film?
On peut regarder ce film comme un prisme, le voir sous des angles complètement différents. C'est un film sur une héroïne trop longtemps oubliée; au Canada, tout le monde sait qui est Carole Pope. Les hommes hétéros le regarderont et l'adoreront. Les jeunes homosexuels le regarderont, en tireront des enseignements et l'adoreront aussi.
Quand on parle de culture pop, on parle d’une flamme qui en allume une autre, puis encore une autre. Je suis allée voir Peaches il y a quelques semaines, et on peut tracer une ligne directe entre Carole Pope et elle. Puis arrivent ces jeunes qui font leur coming out 20 ans après Peaches. C'est une troisième génération d’artistes queers, avec Chappell Roan et Reneé Rapp. À toutes ces jeunes chanteuses fièrement saphiques, qui parlent des femmes et de l'amour entre femmes, je dis : « Voilà une véritable marraine que vous pouvez enfin rencontrer ».