L’artiste mi’gmaq à la source de la série Bon Cop, Bad Cop
Après deux films à succès, Bon cop, Bad Cop revient à la télévision dans une série de six épisodes tournés, entre autres, dans la communauté autochtone de Gesgapegiag. Rencontre avec le scénariste mi’gmaq Quentin Condo, qui a inspiré et aidé ses amis Patrick Huard et Anik Jean à bien raconter cette histoire.

Pour trouver la source du retour de Bon Cop, Bad Cop, il faut faire comme le saumon : remonter la rivière. Plus précisément la Cascapédia, qui se jette dans la baie des Chaleurs, entre Maria et New Richmond, en Gaspésie. C’est là, en apprenant à pêcher, que la réalisatrice et chanteuse Anik Jean est tombée sur son ancien camarade de classe Quentin Condo, qui travaillait comme guide de pêche. Au secondaire, à Bonaventure, Anik et Quentin se croisaient dans l’école, mais sans vraiment se connaître. Au fil du courant et des étés, ils ont tissé une belle amitié. Et comme les amoureux et amoureuses de nos amis deviennent souvent nos amis, l’artiste de la nation micmaque (mi’gmaq) et Patrick Huard, marié à Anik Jean, s’entendent aussi à merveille.
C’est donc en taquinant le poisson, parfois en sirotant un scotch, que l’idée de transposer une intrigue de Bon Cop, Bad Cop dans la communauté voisine de Gesgapegiag a émergé. « On a commencé à en parler il y a une dizaine d’années, après le deuxième film », se souvient Quentin Condo, rencontré dans un café des Cantons-de-l’Est.
« Patrick et moi, ça cliquait comme amis, mais il ne connaissait pas vraiment les gens de notre communauté. Quand je lui racontais ce qui se passait, il posait des questions et il s’est dit que ça serait cool si, un jour, on faisait un Bon Cop, Bad Cop avec une histoire autochtone », poursuit-il.

Savoir naviguer
Beaucoup d’eau a coulé dans la rivière avant que la ligne ne morde enfin. Puis, il y a environ deux ans, le téléphone a sonné. Le projet allait de l’avant, avec l’appui financier du Fonds des médias du Canada. D’abord engagé comme consultant, Quentin a rapidement joint l’équipe d’écriture, en plus d’aider à la distribution et à la recherche de lieux de tournage.
Mais pour que toute l’opération fonctionne, il fallait avant tout l’aval des Premières Nations, notamment à Gesgapegiag. Fils d’un ancien chef et lui-même ex-vice-chef de l’endroit, Quentin est devenu un acteur clé dans la réussite du projet.
« La première chose qu’on a faite, c’est de rencontrer tous les chefs du Québec, explique-t-il. Il y a 43 communautés à l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL). J’ai appelé Ghislain Picard, [qui était alors] le chef régional pour le Québec. Je voulais être sûr que tout le monde était d’accord parce qu’on voulait faire une scène de l’APNQL dans la série. Je voulais que tout le monde ait un rôle et je ne voulais pas de problème avec une autre nation. »
Il s’est ensuite rendu à Gesgapegiag pour obtenir le feu vert du conseil et faire du porte à porte à travers la communauté pour s’assurer qu'elle était derrière lui. « C’est comme ça que ça marche. Il faut être vraiment ouvert parce que si quelque chose ne marche pas, tout peut se refermer. »
Or il a vite constaté l’enthousiasme de la population : « Je pensais que ça allait être plus difficile, mais ils étaient tellement contents de participer. Bon Cop, Bad Cop, c’est très connu chez les Autochtones. Patrick ne savait pas ça. Autour de la rivière, il y a plusieurs guides micmacs et tout le monde connaissait Pat! Il a vu le potentiel de faire quelque chose avec notre communauté. »
Une nation en action
Le souci premier de tout bon scénariste, c’est qu’on croit à son histoire. Et quand une franchise repose sur le choc des cultures, comme Bon Cop, Bad Cop, il est essentiel que tout le monde se reconnaisse. Après avoir été guide de pêche, Quentin Condo est donc devenu guide des mots.
« La chose la plus importante pour moi, c’était que les dialogues soient les plus autochtones possible, confie le coscénariste de 47 ans. On a des façons de dire les choses, une attitude différente, comme les Québécois par rapport aux autres Canadiens. On parle beaucoup avec le silence. Si un Québécois n’aime pas quelque chose, tu vas le savoir tout de suite, mais moins chez les Autochtones. Ils vont juste répondre en silence. On appelle ça le silent no. »
La vérité passe aussi par l’interprétation. Les Micmacs de Gesgapegiag étaient près d’une centaine sur le plateau pour donner vie à leur communauté à l’écran, avec un heureux mélange de plaisir et de fierté. Beaucoup n’avaient jamais joué devant une caméra, mais d’après Quentin Condo, trouver de bons interprètes autochtones n’est pas difficile parce qu’ils sont des conteurs nés. Le défi, c’est de faire des choix…
C’est l’acteur québécois très en vue Joshua Odjick (Ça : Bienvenue à Derry), de la nation Kitigan Zibi Anishinabeg, près de Maniwaki, dans le rôle du chef de police de Gesgapegiag, qui donne la réplique à Patrick Huard, Henry Czerny, Christine Beaulieu et Sarah-Jeanne Labrosse. Nathaniel Arcand, de la nation Cri des Plaines, qui fait également carrière à Hollywood, est aussi de la distribution, tout comme le fils de Quentin Condo, Liam, qui n’en est pas à son premier tournage. « On commence à voir beaucoup de talent autochtone, des acteurs de partout. Pour les gens de la communauté, c’est naturel de devenir acteurs. Ils sont tellement bons, c’est incroyable! »

Changer le monde, une œuvre à la fois
Un allié comme Quentin Condo est un atout précieux pour une équipe de tournage, mais les productions n’ont pas toutes cette chance. Elles peuvent alors se tourner vers le Bureau de l’écran autochtone (BEA). « Le BEA se réjouit de voir le secteur audiovisuel mettre à profit les ressources disponibles afin de collaborer de manière significative avec les communautés des Premières Nations, des Métis et des Inuits. La publication Protocoles et cheminements cinématographiques constitue un guide de référence, accessible à tous sur [notre] site Web », indique Jean-François D. O’Bomsawin, directeur des communications et des initiatives francophones au BEA.
Dans l’Est-du-Québec, on peut aussi approcher le Bureau du cinéma et de la télévision de la Gaspésie. Membre du conseil d’administration, Quentin Condo connaît bien les retombées d’un projet comme Bon Cop, Bad Cop pour la région, qu’il évalue à quelque 600 000 $, un apport non négligeable pour les hôteliers, les restaurateurs et les commerçants, en particulier en basse saison.
Comme à l’époque où il était vice-chef, l’artiste insiste sur l’importance de s’impliquer pour les siens et pour sa culture, mais il le fait aujourd’hui différemment. Quand il ne collabore pas sur des projets collectifs, c’est sur scène, en tant que chanteur hip-hop, que Quentin Condo met de l’avant son talent, son engagement social et son héritage micmac, sous le pseudonyme Q052. « Avec les arts, on est capables de changer le monde! affirme-t-il avec conviction. Pas nécessairement avec la politique. Les artistes ont une vérité que les politiciens vont souvent cacher. »
S’il vit aujourd’hui dans le canton de Hatley, en Estrie, où il a suivi son amoureuse, Gesgapegiag restera toujours sa véritable maison (« mala », dit-il spontanément, la main sur le cœur. Ça signifie « d’où je viens » en micmac). La production y a d’ailleurs déroulé le tapis bleu à la mi-avril pour l’avant-première de la série, accessible sur Crave à partir du 7 mai. Quentin Condo se réjouit que, partout au Canada, le grand public puisse voir sa communauté de l’intérieur, qu’on démystifie ce qui s’y passe, qu’on entre chez les familles (souvent nombreuses) pour mieux comprendre leur réalité et leur vision de la société. Tout ça, en divertissant les gens!
« On vit dans le même pays et on se parle rarement. Je pense que, finalement, la série montre davantage les choses qu’on a en commun. C’est ça qui est l’fun. On réalise qu’on est tous des humains et qu’on réagit aux mêmes sentiments. »