Québec et Ottawa, là où l’animation prend vie

Bien qu’éloignées des grands centres économiques, les villes de Québec et d’Ottawa sont devenues incontournables dans la production de films et de séries d’animation au pays. Comment expliquer cet essor? Et peuvent-elles surmonter les défis qui secouent actuellement l’industrie? Des experts analysent la situation.

« Je me suis fait traiter d’illuminée », se souvient la productrice et réalisatrice Nancy Florence Savard lorsqu’elle a décidé, en 1998, de fonder sa maison de production 10e Ave Productions à Saint-Augustin-de-Desmaures, en banlieue de Québec, loin des grandes métropoles.

« Même si l’animation 2D traversait une période difficile à cette époque, je voulais m’établir dans la Capitale-Nationale parce que je suis une fille de région. Et je me disais qu’après chaque crise, quelque chose de beau émerge toujours. Pour moi, ç’a été l’essor des films d’animation 3D. »

De La légende de Sarila (2013) à Lydia et le vaisseau des tempêtes (2026), 10e Ave Productions et son studio boutique 10e Ave Animation – aujourd’hui installés sur la Grande Allée à Québec – sont devenus des chefs de file dans la création de longs métrages d’animation entièrement canadiens.

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Lydia et le vaisseau des tempêtes. Image : 10e Ave Productions

D’autres entreprises spécialisées en animation ont également fait leur marque dans la région, tant au petit qu’au grand écran. Parmi les exemples récents, Epic Storyworlds et Loomi Animation ont lancé la série Guiby le superbébé, Du Coup Production et Du Coup Animation ont participé à la création du film Hola Frida et Happy Camper Média prépare son tout premier long métrage, L’Agent Jean! : La fin des mondes, attendu le 8 octobre 2027.

« Plus que jamais, on fait rayonner nos propriétés intellectuelles à Québec », remarque Nancy Florence Savard, qui attribue entre autres cette « véritable effervescence » à l’excellence des écoles spécialisées en animation établies dans la Vieille Capitale, à la coopération entre les studios et aux incitatifs financiers de la Ville, comme la Mesure d’aide au démarrage de productions audiovisuelles.[Saut de retour à la ligne]

Ottawa, une autre capitale animée

En production télévisuelle, Ottawa abrite aussi plusieurs studios bien établis. Respectivement connus pour les séries Red Ketchup et Hilda, Big Jump Entertainment et Mercury Filmworks collaborent étroitement avec de grands groupes médiatiques et diffuseurs nord-américains, comme Netflix, Disney+ et CBC. De son côté, Jam Filled Entertainment, à qui l’on doit notamment la série pour enfants Dino Ranch, a connu une ascension fulgurante, passant d’une start-up aménagée dans le grenier d’une pizzeria à un studio de 10 millions de dollars.

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Dino Ranch. Image : Jam Filled Entertainment

«  Plusieurs mesures favorisent la croissance du secteur dans la région », explique la directrice générale du Festival international d’animation d’Ottawa (FIAO), Kelly Neall. En Ontario, des crédits d’impôt bonifiés sont offerts pour les projets réalisés en dehors de la région du Grand Toronto ». À cela s’ajoute notamment le Fonds pour la propriété intellectuelle (PI) d’Ontario Créatif, qui aide les sociétés ontariennes à développer, produire et commercialiser du contenu pour les écrans.

Du côté du cinéma d’animation, le FIAO – considéré comme le plus grand festival du genre en Amérique du Nord – agit comme une solide vitrine pour l’écosystème local. « Cet événement favorise la collaboration et aide les créateurs à élargir leur réseau et à développer leurs compétences grâce à des ateliers pratiques », mentionne Kelly Neall, en pensant à deux anciens participants, Jessica Borutski et Nick Cross, qui ont depuis acquis une reconnaissance internationale comme animateurs et réalisateurs.

Des hauts et des bas

Comme le reste de l’industrie audiovisuelle, le milieu de l’animation est actuellement soumis à d’importantes fluctuations. Et Ottawa n’y échappe pas : « On est une industrie de services, mais les contrats en provenance des États-Unis se font rares en ce moment, observe avec déception le président de Big Jump Entertainment, Cory Morrison. Et localement, les possibilités de développer des projets, de produire du contenu ou d’obtenir des contrats de services et de coproduction sont limitées, parce que les diffuseurs achètent de moins en moins de propriétés intellectuelles et que l’appui des réseaux canadiens continue de diminuer. YouTube est devenu la nouvelle télévision. »

Dans la capitale canadienne, le Ottawa Business Journal rapportait que les revenus du secteur sont passés de 60 millions de dollars au plus fort de la pandémie à 28 millions en 2025. Un recul qui se fait désormais sentir sur l’emploi. « Chaque jour, je reçois probablement une douzaine de courriels de personnes en quête de travail, dit Cory Morrison. Il y a trois ou quatre ans, je n’en recevais pas pendant des semaines, car tout le monde travaillait déjà et les diplômés se faisaient embaucher dès la fin de leurs études. »

À Québec, la situation est un peu différente, sans être parfaite pour autant. « La baisse du crédit d’impôt [du gouvernement provincial en 2024] a fait mal à l’industrie, et plus particulièrement à Montréal, qui travaille davantage pour des clients étrangers, reconnaît Nancy Florence Savard. Chez nous, comme on produit principalement des projets originaux plutôt que du travail de services, on a tous sensiblement la même compréhension de ce qu’il faut faire avec des budgets plus limités. Disons qu’on est assez créatifs. »

Un regard vers l’avenir

Si les activités ne redémarrent pas de façon significative à Ottawa et ailleurs au pays, plusieurs joueurs devront possiblement repenser leur fonctionnement.

« On entre dans une ère où les créateurs indépendants et les studios développeront de plus en plus leurs projets de manière autonome, souvent grâce à des plateformes comme Kickstarter ou Patreon, souligne Cory Morrison. Les créateurs qui tireront leur épingle du jeu seront ceux capables de mobiliser des communautés, puis de convertir cette attention en revenus durables, tout en continuant d’offrir une véritable valeur ajoutée à leur public. »

Et l’intelligence artificielle pourrait-elle faire partie de la solution?

Selon le dirigeant de Big Jump Entertainment, elle pourrait certainement aider à automatiser des tâches techniques et à accélérer les flux de travail : « Il doit exister une manière éthique d'aller de l'avant avec l'IA qui profite non seulement aux artistes et aux créateurs, mais aussi à la rentabilité de la production. Dans un monde idéal, au lieu d'avoir une équipe de 200 personnes pour une seule production, on aurait une équipe de 200 personnes pour cinq productions. »

Nancy Florence Savard met toutefois en garde : « L’IA pourrait nous être utile, mais elle ne devrait pas compromettre le droit d’auteur. On veut encore des humains pour raconter des histoires et pour donner vie à des personnages. »

Entre innovation technologique et identité artistique, l’industrie nationale continue donc de chercher son équilibre, c’est-à-dire évoluer sans perdre ce qui fait sa force : son talent créatif.


Édith Vallières
Journaliste, rédactrice et recherchiste télé indépendante, Édith Vallières collabore avec divers acteurs de l’industrie médiatique, dont La Fabrique culturelle de Télé-Québec, Cineplex Divertissement/Média et Zone3. Parallèlement, elle contribue à la promotion des campagnes publicitaires de la marque NOUS | MADE, avec le Fonds des médias du Canada. Que ce soit sur un plateau de tournage ou devant son ordinateur, elle s’intéresse de près à l’univers culturel et aux histoires humaines qui l’animent.
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