Aînés en confinement : la réalité virtuelle pour briser l’isolement

Bien plus qu’un moyen de divertissement, la réalité virtuelle se révèle aussi être un outil thérapeutique utilisé pour traiter des symptômes d’apathie, d’anxiété et de dépression associés aux maladies dégénératives. En temps de pandémie de coronavirus, cette technologie pourrait devenir un outil pour lutter contre l’isolement social des aînés confinés. Présentation de deux projets de réalité virtuelle pour aînés.

Le producteur télé Frédérick Béland s’est pour la première fois intéressé aux applications thérapeutiques de la réalité virtuelle dans un contexte très personnel. «Ma mère souffrait d’une maladie dégénérative avancée et elle réagissait peu à la musicothérapie qu’on lui proposait, explique-t-il. En discutant avec l’intervenante, nous nous sommes demandé si une expérience de réalité virtuelle n’aurait pas un plus grand effet apaisant sur elle, et, comme j’avais l’équipement, nous avons décidé de tenter le coup.»

L’histoire remonte à deux ans. Des études commençaient alors à paraître pour dire que la réalité virtuelle pouvait apaiser les symptômes d’apathie, d’angoisse et de dépression des patients atteints de maladies dégénératives comme l’Alzheimer ou le Parkinson. Comment? En étant utilisé dans des stratégies de stimulation sensorielle et de réminiscence visant à raviver des souvenirs heureux logés dans la mémoire ancienne. 

Frédérick Béland a eu l’idée de filmer une expérience de réalité virtuelle au chalet familial, où sa mère avait beaucoup de bons souvenirs, mais celle-ci est malheureusement décédée avant qu’il puisse concrétiser ce projet. L’idée a toutefois fait son chemin. Frédéric Béland et son associé, Jean-François Éthier, ont fondé l’entreprise Monarq Lab – à l’image d’un papillon qui s’évade – et ils ont amorcé une collaboration avec la gérontopsychiatre Marie-Andrée Bruneau, de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, afin de développer un protocole thérapeutique de réalité virtuelle pour des gens atteints de maladie dégénérative.

Parallèlement à cela, ils ont lancé leur propre projet-pilote de RV pour aînés dans un CHSLD de Montréal. «Notre objectif est de créer du contenu personnalisé, explique Jean-François Éthier. À titre d’exemple, nous avons fait vivre une balade de décapotable sur les routes de Californie à un ancien camionneur passionné de voiture sport. Nous avons aussi fait faire un vol plané virtuel à une résidente en fauteuil roulant; l’expérience était si saisissante que la dame a cru que son fauteuil accrocherait dans un passage étroit!»

Les premières réactions ont été fort positives. «Quand tu vois une personne qui pleure après avoir vu un film en réalité virtuelle, parce que ça la sort de ses quatre murs beiges de CHSLD, alors que ça fait deux ans qu’elle n’est pas sortie de là, comme producteur de contenu, c’est vraiment très valorisant», confesse Frédérick Béland. 

Le projet montrait de belles promesses… jusqu’à ce qu’il soit interrompu par les mesures strictes de confinement adoptées par les CHSLD lors de la première vague, puis lors de la seconde. 

À l’heure actuelle, les deux producteurs demeurent en contact avec leurs interlocuteurs en CHSLD et ils se disent prêts à adapter leur service pour le rendre sécuritaire sur le plan sanitaire. «Les aînés en ont sans doute grand besoin de ce genre d’expérience, étant donné le contexte anxiogène dans lequel ils se trouvent», suggère Jean-François Éthier. 

En attendant d’obtenir le feu vert pour retourner en CHSLD, Monarq Lab continue de développer une librairie de contenu qui trouvera écho chez les aînés. «Entre autres projets, nous voulons créer une balade virtuelle en forêt au Mont-Royal, car c’est un lieu significatif pour plusieurs des résidents du centre d’hébergement où nous avons lancé notre projet pilote», explique le producteur.

L’expérience américaine

Au sud de la frontière, l’organisme à but non lucratif Equity Lab offre depuis quelques années un programme de réalité virtuelle pour aînés dans le même esprit thérapeutique que celui des producteurs du Monarq Lab. «Notre programme offre aux aînés la possibilité de voyager virtuellement dans un effort pour lutter contre l’isolement social, la solitude et la dépression chronique dans une population vulnérable», explique la fondatrice Alexandra Ivanovitch.

Avant la pandémie, l’organisme offrait chaque mois une trentaine d’expériences de réalité virtuelle à un millier d’aînés du comté de Miami-Dade en Floride, à travers un réseau de maisons de retraite et de centres communautaires. «Un sondage initial nous a permis de constituer une bibliothèque d’expériences immersives qui réalisent les vœux les plus communément exprimés par les seniors: visiter les capitales européennes, visiter les pyramides d’Égypte, la grande muraille de Chine, voir les aurores boréales, faire un safari, etc.»

Quand la crise a frappé, Alexandra Ivanovitch a non seulement pu maintenir ses activités, mais elle a aussitôt commencé à déployer son service dans trois États voisins.

«Notre organisme est très sollicité pour son programme de RV aux aînés depuis le durcissement du confinement lié à la pandémie. Et on peut le comprendre, car les mesures de confinement ont créé une véritable épidémie de solitude.»

Le service a bien sûr été adapté pour répondre aux préoccupations sanitaires: un casque individuel est fourni à chaque utilisateur et le personnel soignant est formé pour manipuler l’équipement et les logiciels de réalité virtuelle. «Avec la technologie VR, les aînés ne sont plus emprisonnés entre quatre murs. Ils peuvent momentanément se téléporter là où ils le souhaitent, découvrir de nouvelles cultures, contempler les merveilles du monde et se reconnecter à la nature, la faune et la flore», explique la fondatrice.

Face à un hiver qui s’annonce difficile au plan sanitaire, il est à espérer que ce genre de projet de réalité virtuelle pour aînés puisse se concrétiser aussi bien au Québec, dans le reste du Canada et ailleurs dans le monde. Permettre aux aînés de s’évader dans des univers significatifs pour eux, en étant guidés par un accompagnateur bienveillant… ça ne peut que leur faire du bien, non?


Philippe Jean Poirier
Philippe Jean Poirier
Philippe Jean Poirier est un journaliste indépendant couvrant l'actualité numérique. Il explore l'impact quotidien des technologies numériques à travers des textes publiés sur Isarta Infos, La Presse, Les Affaires et FMC Veille.
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