Akashi : l’œuvre profondément personnelle de Mayumi Yoshida

Akashi a été présenté pour la première fois au Festival international du film de Vancouver plus tôt cette année, où il a remporté le prix du public dans la série Northern Lights. Rencontre avec la scénariste, réalisatrice et interprète principale du film, Mayumi Yoshida, pour parler de son incursion dans la réalisation d’un premier long métrage.

AKASHI Mayumi Yoshida
La réalisatrice Mayumi Yoshida. Crédit photo: Farrah Aviva

« Toute ma vie, j’ai eu peur d’oublier », confie Mayumi Yoshida lors d’une conversation sur Zoom. « Il y a une partie de moi qui a peur de laisser aller et de dire au revoir, mais c’est la nature de la vie. Il faut être capable d’avancer. » 

L’actrice, scénariste et réalisatrice basée à Vancouver a toujours cherché à se souvenir et à documenter le monde qui l’entoure. Aujourd’hui, elle puise dans sa propre histoire pour un premier long métrage, Akashi. Présenté pour la première fois au Festival international du film de Vancouver en octobre dernier, il a été nommé favori du public dans la série Northern Lights. Akashi a ensuite remporté le prix du meilleur premier long métrage au Festival international du film Reel Asian de Toronto, ainsi que le prix Borsos du meilleur long métrage canadien au Festival du film de Whistler. 

Libre­ment inspirée de la vie de Yoshida, cette œuvre suit Kana (interprétée par Yoshida), une artiste de Vancouver dont le retour au Japon pour les funérailles de sa grand-mère se transforme rapidement en un voyage intime au cœur de l’identité, de l’amour et du deuil. En surmontant sa peine aux côtés de sa famille, Kana découvre un secret sur son grand-père, et renoue au même moment avec son ex-petit ami. Les effets oniriques du film brouillent les frontières entre passé et présent : la vie actuelle de Kana, ses souvenirs d’enfance et le passé de ses grands-parents se tissent ensemble alors qu’elle tente de comprendre les multiples définitions de l’amour. 

Yoshida travaille sur ce projet depuis une dizaine d’années, d’abord sous la forme de pièce de théâtre, puis comme court métrage (sorti en 2017), et aujourd’hui comme long métrage, lequel est financé par Téléfilm et le Fonds des médias du Canada. 

Le film passe du noir et blanc pour le présent de Kana à des couleurs riches et saturées pour les scènes rappelant la vie de son grand-père. Pourquoi avez-vous fait ce choix? 

Je voulais que les problèmes contemporains de Kana soient perçus comme des difficultés intemporelles. En réalité, il s’agit d’une crise d’identité et d’appartenance, et de connexions manquées avec des personnes qui auraient pu occuper une place importante dans sa vie. Ça peut sembler insignifiant comparé à l’histoire d’amour de plusieurs décennies [de son grand-père], mais quand on le vit, c’est vraiment gros. En épurant les images et les couleurs, on se concentre davantage sur l’histoire. Et j’adore la manière dont la cinématographie en noir et blanc, avec ses formes et ses ombres, reflète la peur, l’angoisse et le mal-être de Kana. Montrer le Tokyo d’aujourd’hui en noir et blanc était aussi une façon de m’éloigner de l’image des néons éclatants et de la frénésie souvent associés au Japon, afin de révéler une énergie plus profonde et ancrée. 

Pour les souvenirs du grand-père, je voulais une atmosphère saturée, empreinte de réalisme magique. Quand on repense aux jours où nous avions l’impression de vivre les meilleurs moments de notre vie, tout nous paraît vibrant, comme infusé de nostalgie. On ne garde que des fragments de ces souvenirs, mais on se souvient des sensations et on revit ces moments à travers son expérience. 

AKASHI MayumiYoshida1
Image du film Akashi.

Vous utilisez à la fois la symétrie et l’immobilité dans le visuel du film. Pourquoi? 

J’aime beaucoup la symétrie, mais j’aime aussi quand la caméra se contente d’observer — une inspiration des réalisateurs japonais Ozu et Kore-eda. Il n’y a pas de mouvement forcé de la caméra, et on peut voir les personnages se déplacer dans l’espace. Dans cette maison familiale, on ressent à la fois l’absence et la présence des gens. Le même lieu, traversé par différentes époques et différentes personnes, a une énergie complètement différente. C’est aussi ça, la beauté du temps qui passe. Je voulais montrer que la vie continue, tout simplement. On ne peut pas arrêter le temps, mais certaines choses demeurent, d’autres s’effacent. Et c’est très bien comme ça.

Le film regorge aussi de textures, comme les pièces de tissu sur le manteau de Kana. Utilisez-vous la texture pour remplacer l'absence de couleurs? 

J’adore la mode, donc je trouvais naturel que Kana, en tant qu’artiste, ait un style bien affirmé… Son manteau est fait de six denims différents, et il est très lourd. Notre incroyable costumière, Tammy Joe, a eu cette super idée — et si nous confectionnions ce manteau à partir de plusieurs morceaux ? Le denim rappelle le Canada, mais ici, il est fabriqué de pièces variées, tout comme Kana, qui est multidimensionnelle, multiculturelle. Plein de parties d’elle qui sont cousues ensemble.

AKASHI MayumiYoshida13
Image du film Akashi.

En 10 ans, ce projet est passé de pièce de théâtre à court métrage, puis à long métrage. Comment Kana a-t-elle évolué au fil du temps? 

Mon personnage a évolué à mesure que je grandissais comme cinéaste et comme femme. J’ai écrit la première version au début de ma trentaine, donc mes préoccupations de l’époque n’étaient plus les mêmes quand nous avons tourné, au milieu de ma trentaine. Je mettais constamment le personnage à jour selon où j’en étais, puis à 35 ans, j’ai compris qu’il fallait arrêter l’évolution de Kana et la laisser exister, telle qu’elle était. C’était vraiment libérateur de me détacher du personnage. 

Qu’avez-vous appris sur vous-même comme conteuse et comme artiste? 

À travers l’écriture et la réalisation, j’ai compris que j’avais une perspective particulière que je pouvais apporter dans tout ce que je raconte. Plus je partage mes histoires, que je les fais voyager dans les festivals et que j’entends les réactions du public, plus je réalise à quel point cette perspective est unique. C’est une façon de créer des liens avec beaucoup de gens. C’est très gratifiant. 

Quels nouveaux thèmes ou projets pourraient vous attirer à l’avenir? 

Je suis vraiment attirée par l’intersectionnalité. J’adore ça parce que je pense que je vis dans un entre-deux. J’ai toujours aimé mélanger des éléments qui semblent très différents, mais qui sont en réalité si semblables. Ce sont des thèmes qui m’inspirent. Pour l’instant, j’ai en tête quelque chose qui se déroulerait au Japon, à cause de mes racines, mais je reste fascinée par ces projets où l’on mélange différentes cultures, différentes générations, et où l’on s’intéresse aux angles morts. 


Khaleda Khan
Khaleda Khan est une auteure basée à Toronto et diplômée de l'Université de Toronto. Elle est passionnée des arts, de la littérature, de l'éthique de l'IA, de la culture numérique et de l'art de vivre à l'analogique. Elle a produit et édité des articles pour diverses publications canadiennes, notamment CBC Books, The Next Chapter de CBC Radio, Arts Help, Youth Mind magazine et Space Point Publications.
Tous les articles de l’auteur