DOC s’inquiète pour le docu

Le documentaire, notre art national? 

Avez-vous regardé un documentaire canadien récemment? Non, pas une série documentaire, mais un long métrage. À vrai dire, simplement en trouver un pourrait s’avérer laborieux — et cela inquiète grandement Sarah Spring, directrice générale de l’Association des documentaristes du Canada (DOC). 

Lorsque DOC a publié sa dernière édition du rapport Toute la vérité, l’an dernier à l’occasion du TIFF, deux chiffres ont particulièrement alarmé Sarah Spring. «Il y a eu une chute dramatique de la production de films documentaires et une énorme augmentation des séries documentaires à petit budget.»  

Cette septième édition de l’étude de DOC sur l’industrie canadienne du documentaire, qui couvrait les années financières 2016-2017 à 2020-2021, contenait aussi de bonnes nouvelles. Notamment, la production documentaire générale a augmenté de 32 % au cours de cette période, hausse en partie attribuable à ces séries à petit budget. Il n’en demeure pas moins que la part des longs métrages dans la production totale d’œuvres documentaires au Canada est passée de 5,1 % en 2016-2017 à 2,4 % en 2020-2021.

Ce n’est que dans les deux dernières années de la période étudiée que ce recul notable a eu lieu. En 2018-2019, les formats longs ont même atteint un sommet de 6,1 % de la production totale, avant de redescendre à 4,6 % en 2019-2020, puis à 2,4 % en 2020-2021, soit la première année de la pandémie de COVID-19.

Les données portant sur les années subséquentes ne seront pas disponibles avant le prochain rapport Toute la vérité, en 2028. Néanmoins — et bien que ce soit peut-être anecdotique —, Sarah Spring remarque que «la tendance à la baisse s’est poursuivie en ce qui a trait au financement de longs métrages ou de documentaires longs».

Pour elle, une poursuite de ce déclin représenterait un problème, notamment pour la mémoire collective. En effet, la même étude indique que 43 % des membres de DOC créent des films sur leur famille ou leur communauté. «Vous savez, des histoires très personnelles, commente Sarah Spring. C’est donc l’une des façons que nous avons, au Canada, de nous regarder et qui nous permet, par la suite, de savoir ce que les gens d’ici pensaient de notre monde.» 

Sarah Spring, directrice générale de l'Association des documentaristes du Canada (DOC)

Des leçons à tirer de chez nos voisin·es du sud

Spring constate ce qu’elle nomme une «contraction rapide» de l’industrie du long métrage documentaire aux États-Unis. En avril, la compagnie de production Participant, qui a notamment produit les documentaires Une vérité qui dérange, John Lewis: Good Trouble et Les alimenteurs, a mis la clé sous la porte. «Ce que l’on voit aux États-Unis, ce sont de véritables canaris dans la mine», image-t-elle.

Un article de Hollywood Reporter, publié à la suite de la fermeture de Participant, fait remarquer que «les options pour les documentaires portant sur des sujets graves semblent se raréfier dans la foulée de quelques grandes fusions et d’une contraction de l’ensemble du secteur». Parmi les grands noms de la diffusion qui ont délaissé le film documentaire, l’article mentionne CNN Films, Showtime, HBO et Netflix.

Quelles leçons le docu canadien peut-il en tirer? D’après Sarah Spring, nous devons nous éloigner du modèle américain, lequel est «purement axé sur le marché et non sur les politiques culturelles». Elle déplore aussi que, dans le contexte actuel où les sociétés de diffusion en ligne et traditionnelles se disputent l’attention du public, les longs métrages documentaires sont souvent négligés. «Les documentaires entretiennent une relation beaucoup beaucoup beaucoup plus longue avec leurs publics. Plutôt que de mesurer le succès d’un film par le nombre de personnes qui le regarderont demain sur une plateforme de diffusion en ligne, nous verrons des publics qui regardent un documentaire sur une période de dix ans», oppose-t-elle.

Et comme ces plateformes mettent les profits en priorité — en témoignent les mises à pied, l’introduction accrue de publicités et la rareté du contenu politique —, ce qui était une oasis pour les documentaristes il n’y a pas si longtemps se rapproche maintenant du mirage. Un sondage mené cette année au Festival Hot Docs demandait aux cinéastes de longs métrages d’où provenait leur financement. Sur les 20 personnes ayant répondu, «aucune d’entre elles n’avait reçu d’argent des plateformes en ligne», dévoile-t-elle.

Comment ça va, Hot Docs?

Parlant de Hot Docs, l’organisation a sa propre crise à gérer, et elle pourrait entraîner des répercussions sur tout le secteur. Face à des difficultés financières et d’allégations de milieu de travail toxique entraînant des démissions massives, l’organisme ferme temporairement le cinéma Hot Docs Ted Rogers et licencie des membres du personnel pendant environ trois mois cet été, afin de «procéder à un examen approfondi du cinéma, de sa mission, de sa programmation et de son fonctionnement pour déterminer la voie à suivre pour redevenir rentable», indique un communiqué de presse.

Spring soutient qu’on ne saurait trop insister sur l’importance de Hot Docs pour la communauté, rappelant que l’organisation a été fondée par DOC en 1993 afin d’offrir aux documentaristes un lieu pour projeter leurs films.

«DOC fera tout son possible pour que Hot Docs survive, assure-t-elle. Nous avons publiquement admis que nous pensons qu’une véritable réflexion, une réflexion interne, doit se faire pour que Hot Docs émerge plus fort et plus à l’écoute de la communauté.»

« Vous savez, ces choses-là ne se font pas en un jour, poursuit-elle. Il faut plusieurs années à une institution pour se rendre à ce niveau de crise. Mais en travaillant ensemble, nous pouvons traverser cela. Je ne pense pas que Hot Docs soit à risque de disparaître, mais il faudra travailler très fort pour que cette institution refleurisse tout en demeurant en phase avec ses valeurs fondamentales. »

Une éclaircie du côté du financement

D’après Sarah Spring, le long métrage documentaire est perçu par plusieurs comme étant la discipline artistique nationale du pays, et sa protection passe par une politique culturelle.

Pour elle, le financement permanent pour le Bureau de l’écran autochtone annoncé cette année, ainsi que le Programme destiné aux communautés racisées du Fonds des médias du Canada (FMC) sont des gains substantiels, tout comme le Fonds canadien pour l’écran indépendant destiné aux créateurs et créatrices afrodescendant·es et racisé·es, soutenu par Rogers. «Beaucoup de membres du monde du documentaire proviennent de communautés autochtones, afrodescendantes et racisées. Lorsque des fonds ciblent précisément ces communautés, le documentaire est très bien représenté», affirme-t-elle. 

Elle s’est également réjouie lorsque, au congrès Prime Time en janvier, Valerie Creighton, présidente et cheffe de la direction du FMC, a annoncé que le documentaire serait un axe stratégique majeur du fonds cette année. «Pas des séries, mais des longs métrages», appuie Spring.

Le FMC a de plus ajouté à ses lignes directrices une obligation pour les sociétés de radiodiffusion de soutenir le documentaire long. «Donc lorsqu’elles reçoivent leur enveloppe d’argent du FMC, elles ne peuvent pas la dépenser entièrement sur des séries, explique-t-elle. Elles doivent en mettre une partie dans des documentaires uniques ou des longs métrages.»

De son côté, Téléfilm aussi a réagi à la situation, en augmentant son plafond de financement. «Il y a quelques années, [Téléfilm] a changé son modèle et finance désormais 35 % d’un documentaire jusqu’à concurrence de 500 000 $,  expose Sarah Spring. Auparavant, c’était 125 000 $. »   

Et les bonnes nouvelles continuent d’arriver: le CRTC a annoncé que les plateformes de diffusion en ligne actives au Canada devraient consacrer 5 % de leurs revenus canadiens pour soutenir des productions d’ici. D’ailleurs, Sarah Spring espère que les plateformes investiront le plus possible dans du contenu canadien par l’entremise du FMC, plutôt que dans des acquisitions et des commandes de projets dont les droits ne seront pas détenus par des entreprises canadiennes.

«Le règlement du CRTC représente également une grande victoire pour le Bureau de l’écran autochtone, et nous nous réjouissons de cet axe qui est si important pour les membres autochtones de DOC, ajoute-t-elle. Nos membres francophones, les CLOSM [communautés de langue officielle en situation minoritaire] et les créateurs et créatrices afrodescendant·es et racisé·es sont toutes et tous priorisé·es. Il s’agit d’une étape cruciale pour façonner une industrie équitable et accessible. »

Une année exceptionnelle pour le documentaire canadien

Si Sarah est optimiste quant à l’avenir du documentaire au Canada, c’est en grande partie en raison de la qualité des films qu’elle a vus cette année sur le circuit des festivals. «Je parlais avec Alex Rogalski, le responsable principal de la programmation de Hot Docs, raconte-elle. En janvier, il m’a dit que c’était une année exceptionnelle pour le documentaire canadien. Grande qualité, haute valeur de production, des films incroyables étaient en création, dont certains avaient mijoté tout au long de la pandémie.»

Elle cite en exemple La Laguna del Soldado de Pablo Alvarez-Mesa et Wilfred Buck de Lisa Jackson. Elle mentionne aussi le documentaire Tuer un tigre, de la scénariste et réalisatrice Nisha Pahuja, qui porte sur un fermier en Inde qui réclame justice après le viol de sa fille de 13 ans. Présenté en grande première au TIFF en 2022, ce film a fait la tournée des festivals avant d’être lancé aux États-Unis en sortie limitée l’automne dernier. Plus tôt cette année, il a été finaliste pour l’Oscar du meilleur long métrage documentaire.

«C’est à couper le souffle. C’est beau. C’est puissant. C’est important, louange Sarah. Elle s’est rendue aux Oscars. Elle l’a fait. Est-ce un documentaire canadien? Je dirais qu’il illustre parfaitement le langage cinématographique canadien. Vous savez, peu importe où il est tourné, il présente un point de vue et une approche créative d’ici, développés sur plus de 20 ans à faire des films soutenus par notre système public. Alors oui, c’était énorme.»

«Nous sommes allées à Ottawa où nous avons fait une journée du documentaire sur la Colline parlementaire, et nous avons rencontré [le premier ministre Justin] Trudeau et [le chef du NPD] Jagmeet Singh. Tout le monde était ravi de rencontrer Nisha. Ils étaient si heureux qu’un documentaire canadien se rende aux Oscars. Ce genre remporte chaque année énormément de succès au Canada et à l’international.»

De gauche à droite : Geeta Sondhi, productrice de To Kill a Tiger, Justin Trudeau, Premier ministre, Nisha Pahuja, réalisatrice, et Sarah Spring, directrice exécutive du DOC, lors de la "Doc Day on the Hill" en février.

Marni Weisz
Marni Weisz est une rédactrice et éditrice basée à Toronto, passionnée par le cinéma, la télévision, la comédie et les voyages. Pendant plus de 20 ans, elle a été rédactrice en chef du magazine Cineplex, où elle a interviewé des personnalités comme Jennifer Lawrence, Mark Hamill, Margot Robbie, Keanu Reeves, Kumail Nanjiani, Donald Sutherland et Tom Cruise. Sa question préférée est : "Quand êtes-vous le plus heureux ?"
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