La fièvre des séries québécoises à Séries Mania
Le Québec n’a jamais été aussi présent et attendu au prestigieux festival Séries Mania, qui débute ces jours-ci en France. Des participants expliquent pourquoi le reste du monde (re)découvre le savoir-faire d’ici.
Un vent de chez nous frappe fort à l’étranger. Les séries québécoises connaissent un engouement inédit dans la francophonie. Il suffit de se transporter à Lille, en France, où se tient chaque année Séries Mania, le plus prestigieux rendez-vous dédié aux séries de fiction dans le monde, pour le constater.
L’édition 2026 – qui se déroule du 20 au 27 mars – reçoit la plus grosse délégation québécoise depuis sa création en 2010, avec quelque 120 membres de l’industrie de chez nous qui sont attendus au festival et à son volet professionnel.
Il faut dire que c’est une année faste pour les productions d’ici, avec quatre séries québécoises à l’honneur, sur un total de 51 venues des quatre coins du globe : Les Saturnides et Ayer’s Cliff sont présentées dans la catégorie Compétition Formats Courts; Bienvenue à Kingston-Falls fait sa première mondiale dans la catégorie Panorama International; et Vitrerie Joyal clôture le festival.
En comparaison, « un pays comme l’Espagne n’y présente qu’une seule série », fait remarquer François-Pier Pélinard Lambert, directeur de la rédaction du magazine Le film français et responsable de la sélection québécoise du festival. Selon lui, l’enthousiasme renouvelé des producteurs français pour ce qui se fait dans la belle province est indéniable.
Derrière l’engouement
Le succès d’Empathie n’y est évidemment pas étranger. La série acclamée de Florence Longpré a créé la surprise lorsqu’elle a été présentée à Séries Mania l’an dernier, recevant une ovation debout de 13 minutes, de même que le Prix du public. François-Pier Pélinard Lambert s’en souvient comme si c’était hier; c’est lui qui présentait la série sur la psychiatrie aux festivaliers cette journée-là. « La scène vibrait », se rappelle-t-il.

« Il y avait déjà beaucoup d'intérêt pour les séries québécoises; ce n'est pas vrai qu'il ne se passait rien avant Empathie, nuance-t-il. Mais là, il s'est passé quelque chose de très particulier. Il y a eu un emballement de la critique suivi d'un emballement des diffuseurs français, qui ont tous voulu acheter la série, et d’un succès populaire. On doit être à 11 millions de vidéos vues sur Canal+, qui a mis la main sur la série et qui coproduit la saison 2, ce qui est énorme. »
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Plusieurs facteurs expliquent la présence accrue du Québec de l’autre côté de l’océan, selon François-Pier Pélinard Lambert. D’une part, il remarque que de plus en plus de séries se produisent au Québec, notamment depuis l’arrivée de contenu original francophone sur Crave. Les séries longues sont moins nombreuses, note-t-il, mais la multiplication des séries courtes renouvèle davantage l’offre. D’autre part, l’expert observe que les professionnels québécois sont plus ouverts que jamais au marché international. « La grande force des Québécois est qu'ils sont dans la logique nord-américaine; ils sont là pour faire de la business », dit-il.
L’originalité comme atout
Qu’est-ce qui distingue la télé au Québec, qui suscite tant la curiosité des producteurs internationaux? « La série québécoise, entre guillemets, n'a rien à perdre, croit le directeur de la rédaction de Le film français. Si elle ne se distingue pas du tout-venant américain, elle n'existe pas. Donc on voit une originalité des sujets, en plus d’un talent des réalisateurs et, globalement, toujours une excellence du jeu des comédiens. »
« Originalité », voilà un terme qui revient souvent quand il est question des séries d’ici. C’est aussi celui qu’emprunte la coproductrice Isabelle Thiffault pour décrire Bienvenue à Kingston-Falls, qui sera présentée en première mondiale à Séries Mania et diffusée sur l’Extra de Tou.tv le 7 mai prochain.
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La série policière écrite, réalisée et coproduite par Robin Aubert suit le détective Gabriel Serpent (Maxime Le Flaguais) dans une enquête pour meurtre qui se déroule dans un village fictif du Québec, à une époque indéterminée. « Robin s'est inspiré de tous les archétypes et des codes des séries policières, et il les a déconstruits. Le résultat est vraiment singulier et hyper rafraîchissant. Notre série est différente, elle n'a pas de comparable », décrit Isabelle Thiffault.

Le ton est aussi très « décalé » : un mélange d’intrigue, de mystère, mais aussi d'humour noir. « Beaucoup d'humour, et une profonde humanité », ajoute la productrice associée au Groupe Encore, la boîte de production qui est aussi derrière Vitrerie Joyal, la nouvelle série de Martin Matte à venir sur Prime Video.
Ce mélange des genres est, selon Isabelle Thiffault, une force des séries québécoises : « C'est un équilibre difficile à atteindre, mais quand on le fait, on le fait bien, même si nos moyens sont beaucoup moins grands que bien d'autres pays. »
Brasser des affaires
Pour les professionnels québécois, se rendre à Séries Mania – tout comme au Festival de la Fiction à La Rochelle en septembre – offre un levier essentiel pour développer des partenariats et renforcer les modèles de financement de l’industrie. « Le fait d'être là, d'être sélectionné, c'est une chance unique de rencontrer des acheteurs et de revendre [notre série] ailleurs, soit en adaptation, soit doublée », explique Isabelle Thiffault, citant en exemple Bête noire. La série, aussi produite par le Groupe Encore, avait reçu une offre moins de 24 heures après avoir été projetée à Séries Mania, en 2021, et une quatrième saison est en préparation.
Neegan Trudel, producteur et réalisateur de la websérie Les Saturnides, présentée dans la catégorie Compétition Formats Courts à Séries Mania, voit avant tout sa première présence au festival comme une belle carte de visite. « Le marché des webséries dans le monde est quand même faible par rapport à la revente, dit-il. Mes attentes sont plus pour la suite. J'aimerais faire des séries lourdes, rencontrer de futurs partenaires financiers ou coproducteurs internationaux. Ou juste commencer à me faire connaître. »

Les Saturnides, scénarisée par Jocelyn Martel-Thibault, est un huis clos inspiré de la pandémie, qui s’intéresse à notre fatigue collective. « On se pose la question : qu'est-ce qui arriverait si une société entière manquait de sommeil? C'est une idée qu'on avait depuis un certain temps, mais qui a évolué après la Covid. On a été inspirés par la manière que la pandémie a été gérée, comment le monde interprétait un nouveau virus et l’espèce de frénésie dans les médias », détaille Neegan Trudel.
Produite par sa boîte Oraquan Médias, établie à Wendake, le thriller psychologique met en scène des Autochtones dans le rôle d’influenceurs. « On les voit dès le début dire qu’ils ne peuvent pas dormir et se demander ce qui se passe. On les écoute, mais on n’en prend pas considération. C’est un clin d’œil au fait que, quand les communautés autochtones dénoncent quelque chose, on les regarde, mais on n'agit pas souvent », poursuit Neegan Trudel, membre de la Nation wendat.
Les Saturnides n’est pas pour autant une série autochtone, précise-t-il. « C'est une tangente qu'on veut prendre de plus en plus pour sortir un peu du silo "seulement pour les Autochtones". Raconter nos histoires, mais pour le grand public. »
Son plus grand souhait à Séries Mania? Faire découvrir Oraquan Médias et que sa websérie connaisse une autre vie après le festival. Le Québec, lui, pourra la visionner à l’automne sur TV5Unis.