La pénurie de main-d’œuvre – quelle pénurie?

Des études sectorielles d’ici et d’ailleurs* font état d’une pénurie de main-d'œuvre dans le secteur audiovisuel. Des syndicats et des maisons de production nous ont confirmé leur difficulté à recruter de nouveaux talents, dans certains postes clés. Pourtant, les travailleurs du secteur audiovisuel ne semblent pas tirer avantage de ce marché, et peinent à obtenir de meilleures conditions de travail. Gros plan sur la réalité des artisans.

À la suite d’un article-conseil sur comment devenir un employeur attractif dans le secteur audiovisuel, nous nous sommes adressés directement aux artisans – sur des groupes Facebook de pigistes de Vancouver, de Toronto et de Montréal – pour savoir comment ils et elles réussissent à tirer avantage de la pénurie de main-d’oeuvre. Le choc.

«Quelle pénurie?» a lâché Kirk Lubimov, un photographe de plateau de Vancouver. Et plusieurs ont secondé, y ajoutant un témoignage personnel. Sharai Mustatia, conducteur et photographe dans l’industrie, n’a pas travaillé depuis novembre. Johann Guéhennec, un technicien montréalais spécialisé en installation de caméra, peine à remplir ses semaines depuis février. Et bien d’autres histoires. 

«Un grand nombre de personnes ont rejoint l’industrie au moment où c’était très occupé [à l’été 2021], nous a expliqué un assistant directeur des lieux de tournage, membre de la Guilde canadienne des réalisateurs (Directors Guild of Canada ou DGC). Ces nouveaux travailleurs sont aujourd’hui sans contrat parce qu’il manque de productions pour les tenir tous occupés.»

Des intervenants nous ont effectivement rapporté un ralentissement des tournages américains en sol canadien. En Colombie-Britannique, la situation s’explique par des négociations de l’IARTSE et de la DGC, dont les ententes syndicales arrivaient à échéance cette année. «L’incertitude entourant l’accès à la main-d'œuvre a eu pour conséquence de refroidir de grands studios américains, qui ont refusé d’amener leurs productions ici, explique Madeleine, une cheffe décoratrice de Vancouver qui nous a demandé de taire son nom de famille. Normalement, cette période de l’année devrait être très occupée.» 

Une précarité toujours présente

Période occupée ou non, Kirk Lubimov ne croit pas à la fameuse pénurie de main-d'œuvre dont tout le monde parle. «Il y a beaucoup de monde prêt à travailler! lance-t-il. Un des problèmes est qu’il est très difficile pour une recrue d’accéder à un plateau de tournage sans être membre d’un syndicat; et pour faire partie d’un syndicat, il faut avoir cumulé un certain nombre d’heures de tournage.» Selon lui, le principal enjeu n’est pas le «talent», mais «le goulot» qui empêche les gens d’entrer dans l’industrie.

Ce qu’il faut aussi comprendre, c’est que l’audiovisuel est à la base une industrie «cyclique». La demande de personnel fluctue d’une saison à l’autre, dépendant des productions qui vont de l’avant. Ensuite, ce secteur repose majoritairement sur des travailleurs autonomes, qui se retrouvent sans contrat à la fin d’un projet.

Dans l’Étude macrosectorielle des besoins de formation du secteur de l’audiovisuel publiée par Institut national de l'image et du son (L’Inis) le 16 mai dernier, on apprend que 65% des travailleuses et travailleurs de l’audiovisuel interrogés se qualifient de «pigistes». Plus largement, une étude canadienne produite par Hill Strategies révèle que 65% des artistes oeuvrent à leur compte – un taux 4,6 fois plus élevé que la moyenne nationale, qui est de 15%. Le Canada ne fait d’ailleurs pas figure d’exception en ce domaine. En Angleterre, les données du British Film Institute (BFI) indiquent que 54% des travailleuses et travailleurs de l’industrie du film et de la vidéo sont «autonomes».

Des demandes basiques

Ceci étant dit, la précarité du milieu audiovisuel suscite aujourd’hui une grogne plus ouverte et plus assumée de la part des personnes qui y travaillent. Christian Lemay, président de l'Association québécoise des techniciens et techniciennes de l'image et du son (AQTIS), prend pour preuve le faible appui obtenu (60%) aux récentes ententes syndicales signées en Colombie-Britannique. «Les gens commencent à demander beaucoup plus; ils sont de moins en moins enclins à accepter de mauvaises conditions de travail. Aussi, je sais que le milieu était très déçu du peu de gains obtenus lors de la négociation entre Hollywood et 13 locaux de l’IATSE, en octobre dernier.»

Les demandes des artisans demeurent «élémentaires» à bien des égards. «Nous voulons la possibilité de prendre des fins de semaine de congé et de limiter une journée de travail à douze heures, commence Madeleine. Si on ne dit pas non, les productions vont toujours en demander plus. Puis les allocations au kilométrage n’ont pas augmenté depuis des années», ajoute-t-elle. La cheffe décoratrice évoque aussi le piètre encadrement des studios au niveau de la sécurité physique et psychologique des travailleuses et travailleurs. «Les problèmes de consommation et de santé mentale sont vraiment très répandus. Ce sont des enjeux sociétaux complexes, et chacun repose sur son réseau pour se tirer d'affaires.»

Mince lueur d’espoir, la cheffe décoratrice remarque que les tarifs ont augmenté au courant de l’été passé – lorsque toutes les productions ont redémarré en même temps. «Une forte demande de main d'œuvre nous donne un certain levier pour négocier nos tarifs. Et lorsque les tarifs augmentent, ils demeurent généralement hauts par la suite.» Il faudra se contenter de cette bonne nouvelle pour le moment!

*Études faisant état d’une potentielle pénurie de main-d'oeuvre dans différents métiers de l’industrie audio-visuelle, à court ou moyen termes:

-L’Étude macrosectorielle des besoins de formation du secteur de l’audiovisuel de L’Inis, mai 2022

-Toronto Screen Industry Workforce Study, mars 2021

-Skills shortages in the UK screen industries, 2021

-BC Motion Picture Industry Labour Market Study – WorkBC, 2019


Philippe Jean Poirier
Philippe Jean Poirier est un journaliste indépendant couvrant l'actualité numérique. Il explore l'impact quotidien des technologies numériques à travers des textes publiés sur Isarta Infos, La Presse, Les Affaires et FMC Veille.
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