Les vertus et les risques du documentaire XR
Voilà quelques années que le documentaire de réalité étendue (ou XR pour extended reality) offre des expériences immersives au public, en le plongeant directement dans des récits via des technologies, comme la réalité virtuelle ou augmentée. Comment se porte aujourd’hui le genre? Des créateurs se prononcent.
Traces : Le processeur de peine, présentée au festival South By Southwest en mars dernier puis aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) en novembre, est une expérience documentaire interactive en réalité virtuelle partagée (LBVR), qui explore le deuil.
Avant d’enfiler le casque de réalité virtuelle, les visiteurs sont invités à soumettre un souvenir textuel, visuel ou sonore lié à la perte d’un être cher. Ils pénètrent ensuite en petit groupe dans une forêt virtuelle, guidés par la réalisatrice Vali Fugulin et le comédien Stéphane Crête, aussi spécialiste des rites funéraires. En cours d’expérience, ils pourront interagir avec l’objet de leur deuil, puis livrer un témoignage qui sera archivé dans l’univers de Traces.

« La frustration que j'ai souvent vécue [en expérimentant une œuvre immersive], c'est qu'on me mettait face à quelque chose qui se déroule dans le présent, mais qui a été réfléchi par quelqu'un d'autre », explique Vali Fugulin aux RIDM, où des documentaristes XR ont discuté des vertus, mais aussi des périls de leur pratique.
« En tant que documentariste, mon obsession personnelle est devenue d’intégrer le réel dans une expérience en temps réel. En créant Traces, mon souhait était que les gens puissent amener leur histoire dans mon histoire », résume-t-elle.
La cinéaste française Emeline Courcier place elle aussi son récit personnel au cœur de son œuvre. Dans son installation vidéo Burn from Absence, qui est présentée à la Place des Arts et au PHI Studio à Montréal jusqu’au 15 février, la documentariste utilise l’intelligence artificielle pour recréer des souvenirs de famille perdus, après qu’un membre ait brûlé toutes les photos familiales au Vietnam, en 1975.
Les utilisateurs entendent de vrais témoignages audio tout en visionnant une recréation visuelle de souvenirs générés par l’IA. « Chacun a la perception de son propre vécu; certains témoignages se contredisent. En fin de compte, c'est au spectateur de décider s’il regarde une œuvre qui est vraie ou fausse », dit la créatrice, aussi présente à la conférence La mémoire à l’ère de la narration numérique présentée aux RIDM.
Accéder à l’inaccessible
Le documentariste marseillais Ugo Arsac, lui, dit utiliser la narration numérique à d’autres fins : il voit dans le médium une voie de passage pour découvrir un réel généralement inaccessible au commun des mortels.
Un de ses projets se glisse dans les souterrains de Paris (IN-URBE), un autre dans les maisons closes de Marseille (Girlfriend Experience). Son projet ENERGEIA, qui a été présenté aux RIDM, se déroule dans le décor virtuel post-apocalyptique de vraies centrales nucléaires françaises. « C'est une sorte de jeu vidéo expérimental, décrit à son tour Ugo Arsac. On se balade à l'intérieur de ce documentaire 3D. Il n'y a pas de début, pas de fin. On entre quand on veut, on en sort quand on veut. »
L’utilisateur va à la rencontre d’experts réputés, qui se contredisent sur les questions énergétiques. « Dans n'importe quel de mes projets, j'essaie de ne pas donner ma vision des choses, affirme le documentariste. Je préfère présenter des personnes qui se contredisent suffisamment avec leur vision propre. Ça laisse au public la possibilité de se faire son avis personnel. »
Les risques du documentaire XR
Bien qu’il ait décidé de pleinement adopter le médium, Ugo Arsac reconnaît que l’utilisation de la narration numérique présente des risques. « La réalité virtuelle a un pouvoir différent du documentaire [traditionnel]. Un documentaire garde une place cérébrale; on s'en rappelle dans la tête. La réalité virtuelle, elle, donne aussi accès à une mémoire physique, située dans l’oreille interne. Le souvenir se fige dans une autre sorte de mémoire. »
Les expériences de réalité étendue sont même réputées provoquer des réactions émotives fortes, parfois inattendues. « Il y a le risque que l’expérience elle-même crée un trauma », va-t-il jusqu’à dire.
Emeline Courcier a choisi d’abandonner un projet immersif sur l’inceste pour ce genre de considération. « Une expérience immersive permet d’inclure le spectateur, tout en l’amenant à se positionner face à un contexte difficile. En même temps, qui voudrait être plongée dans une telle expérience cauchemardesque? »
La documentariste se demande si le jeu en vaut la chandelle : « Qu'est-ce qu’une œuvre d'art, s'il n'y a personne qui la reçoit, s'il n'y a personne pour la partager et créer un dialogue? Je trouve ce type d'engagement physique et mémoriel du spectateur un peu risqué [dans le contexte d’une histoire sur l’inceste]. »
Avec son œuvre immersive Traces, Vali Fugulin a pu mesurer le pouvoir émotif de ce médium de manière très concrète. « Même si on essaie de préparer les gens en amont, on ne contrôle pas complètement la charge émotive. Il y a des gens qui ont des réactions très fortes, même si on a tout fait pour la tempérer. Par moments, c'est vrai que ça peut nous dépasser. »
