Profession : psychologue de plateaux

Un nouveau rôle émerge sur les plateaux de tournage. Des psychologues et des gens formés en santé mentale s’allient avec des réalisateurs pour assurer la santé psychologique des équipes. Une tâche parfois complexe, qui commence tout juste à faire sa place sur la scène canadienne.

Dans un studio de Montréal, une équipe vidéo s’anime. Des moniteurs prennent place sur une table pliante, quatre caméras sont braquées sur la chaise qu’occupera bientôt l’invité. Le créateur de contenu Xavier Watso entre, tout sourire. « Grosse prod ! » lance-t-il à la cantonade.

Je lui explique ma présence sur le plateau de Gros plan sur la santé mentale : pendant qu’il participe à cette série documentaire sur la santé mentale produite par le Fonds des médias du Canada, moi, j’observe le travail de Sophie Brive, psychologue clinicienne, qui est depuis quelques années spécialisée en tournages de fictions et de documentaires.

« Je ne pense pas que je vais l’utiliser beaucoup », dit-il, avec un sourire d’excuse. Il dit vrai : pendant la quinzaine de minutes où il partage son expérience comme créateur de contenu autochtone, abordant notamment les messages haineux qu’il a reçus, jamais il ne se tourne vers la psychologue. Celle-ci demeure en retrait, concentrée, des écouteurs reliés au moniteur sur les oreilles.

Tournage 2
Le créateur de contenu Xavier Watso et Gaëlle Essoo, l'animatrice de la série Gros plan sur la santé mentale

Sophie Brive a été embauchée pour rencontrer les participants d’avance, et ensuite conseiller la production sur la formulation des questions. « Au lieu de demander “Quel était le moment le plus difficile”, c'est plutôt de demander “ Quels étaient les obstacles que vous avez rencontrés liés au parcours, ou à votre identité”. On favorise le choix, plutôt que l’obligation », illustre-t-elle.

Xavier Watso estime malgré tout qu’une telle présence « peut être vraiment utile ». « Tu sais, il y a beaucoup de productions qui s'en foutent complètement des autres. Ils veulent juste avoir le clip, aller chercher l’émotion qui va vendre, au détriment de l'invité, alors qu'ici c'est le contraire. »

Un travail crucial encore peu répandu

Peu de psychologues offrent ces services pour le moment. Sophie Brive, elle, a participé à une dizaine de productions québécoises depuis 2021, dont la série Les météorites. Durant le tournage, elle a accompagné une comédienne dans un rôle de victime de violence conjugale, qui rappelait son vécu réel. « Elle a eu besoin de soutien émotionnel entre deux scènes, se rappelle-t-elle. Elle a pleuré, je l’ai réconfortée, on a respiré, on a remis à plat et on y est retournées. Et ça lui a permis de refaire la scène, le tournage ne s’est pas arrêté. »

Sophie
Sophie Brive sur le plateau de la série Gros plan sur la santé mentale

Chaque fois, le but d’un tel travail n’est pas de brimer l'œuvre, assure la psychologue. « Je travaille avec la réalisatrice et je veux que son film ressemble à ce qu'elle a envie », tout en faisant en sorte que tout le monde puisse se sentir bien.

Alice Ride, la fondatrice de Set Protect, un organisme pancanadien qui offre du soutien en santé et sécurité psychologique à l'industrie du divertissement, témoigne de la lenteur de l’adoption des ressources psychologiques sur les plateaux de tournage.

Set Protect offre les services de huit thérapeutes ou conseillers certifiés en santé mentale, ainsi qu’une quinzaine de professionnels appelés à intervenir au besoin, mais la demande pourrait être plus grande. Alice Ride souligne le manque d’information sur les ressources disponibles, de même que le frein que peuvent représenter les budgets serrés des productions. Elle rappelle toutefois que les types d’accompagnement sont modulables selon les besoins et les budgets.

Les psychologues peuvent aussi être appelés à intervenir auprès des équipes de production pour calmer des situations tendues ou même des drames. Un nouveau rôle a même émergé pour aider quiconque sur le plateau : le coordonnateur en santé mentale, un rôle similaire au coordonnateur d’intimité.

« Concrètement, c’est quelqu'un sur le plateau qui est disponible pour parler à n'importe qui, en tout temps, décrit Alice Ride. Les coordonnateurs en santé mentale font partie de l'équipe, alors qu'un psychologue est engagé spécifiquement pour un segment, ou une journée de tournage particulièrement traumatisante. »

Les milieux du documentaire et des téléréalités plus outillés

Selon Alice Ride, le milieu du documentaire canadien est le plus mobilisé pour l’accès aux soins psychologiques, notamment en raison des répercussions que peuvent avoir les contenus très chargés. Elle mentionne l’Association des documentaristes du Canada (DOC), qui, après avoir publié en 2023 le rapport DocuMentality sur les problèmes qui affectent la santé mentale dans le secteur, a commencé à prévoir du financement consacré à la santé mentale.

La demande est aussi forte du côté des téléréalités. « Elles ont maintenant presque toutes des psychologues », témoigne avec une pointe de fierté Dania Ramirez, une psychologue clinicienne qui a développé une expertise dans l’accompagnement des candidats de ce type de productions télévisuelles.

Elle a soutenu des émissions populaires, dont Occupation Double, Star Académie et L’île de l’amour. Elle est aussi impliquée dans une téléréalité qui sera diffusée à l’automne, Complètement dans le champ, où des créateurs de contenu devront travailler dans une ferme durant une quinzaine de jours.

Lorsqu’elle guide la sélection des candidats, Dania Ramirez ne cherche pas des profils intéressants. Elle évalue plutôt, au moyen d’une rencontre d’un peu moins d’une heure, si la personne est apte à vivre une aventure chargée en stress. « On va cibler les possibles fragilités d’une personne, son fonctionnement et sa capacité d'adaptation, détaille-t-elle. Ça m'est déjà arrivé de dire : “Cette personne-là est vraiment trop fragile”. C'est toujours la production qui prend la décision finale, mais ce n'est jamais arrivé que j'aie levé des drapeaux rouges et qu’ils n'aient pas été considérés. »

Dania Ramirez reste par la suite disponible pour des séances en téléconsultation pendant les tournages. Elle peut par exemple être appelée à intervenir pour désamorcer un conflit de groupe, comme elle a dû le faire en 2022 à Occupation Double Martinique. Elle avait alors été dépêchée sur place alors qu’un scandale d’intimidation avait secoué la production, au point que des commanditaires s’étaient désistés et que plusieurs candidats avaient dû être expulsés.

« Idéalement, si on soutient les candidats, on ne devrait pas soutenir en même temps l'équipe de production, pour éviter les conflits d'intérêts. Ce sont des rôles différents qui devraient être assumés par des psychologues différents », soutient Dania Ramirez.

Le retour à la vraie vie des participants de téléréalités peut aussi être brutal. Quelques séances avec la psychologue sont alors prévues. C’est court, certes, mais l’objectif n’est pas de tout régler : on veut plutôt « dédramatiser les choses, replacer ce qui touche à la participation à l'émission », explique la psychologue. Si les besoins sont plus grands, la personne peut être référée à d’autres ressources.

De meilleures balises pour le travail des psychologues de plateaux

Toutes les personnes interrogées s’entendent : il faut que les rôles des psychologues de plateaux comme leurs limites soient clairement définis dès le départ, pour respecter le cadre éthique de la profession.

Ce qui aiderait, c’est d’établir un cadre de travail spécifique aux plateaux de tournage à même leurs ordres professionnels; c’est du moins ce que vise à moyen terme de faire Dania Ramirez auprès de l’Ordre des psychologues du Québec.

Alice Ride souligne que la WorkSafeBC, l’organisme provincial de la Colombie-Britannique responsable de la santé et de la sécurité au travail, propose actuellement un nouveau règlement visant à intégrer la gestion des risques psychosociaux chez tous les employeurs de la province, y compris ceux du secteur de la production cinématographique et télévisuelle. Une consultation publique est actuellement en cours à ce sujet.

Pour le reste, Alice Ride souhaite que plus de recherche sur l’importance du soutien psychologique en milieu de travail soit faite dans ces domaines en Amérique du Nord, pour qu’il y ait une prise de conscience collective des besoins, et que les politiques suivent en conséquence – autant dans les milieux de production qu’auprès des gouvernements.


Justine De l'Église
Justine de l’Église est une journaliste indépendante basée à Montréal et spécialisée en grands récits numériques. Elle a fait ses premières armes à Radio-Canada et à VICE Québec, où elle a développé une approche axée sur les histoires humaines et les enjeux sociaux, culturels et environnementaux.
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