Récits immersifs : deux créateurs autochtones racontent leurs histoires grâce à la réalité étendue 

Au premier Pôle d'innovation du TIFF : Le Marché, les visiteurs pourront découvrir comment la réalité étendue (XR) aide les artistes Laakkuluk Williamson Bathory et James Monkman à faire connaître la culture autochtone au-delà des formes traditionnelles du cinéma et de l’art.

L’artiste multidisciplinaire Laakkuluk Williamson Bathory se souvient de 2018, l’année où elle a découvert pour la première fois un film en réalité virtuelle (RV). Biidaaban : First Light, de la cinéaste autochtone Lisa Jackson, imaginait un centre-ville de Toronto reconquis par la nature. « J’ai été vraiment époustouflée par la façon dont elle nous plongeait dans la poésie du monde », raconte-t-elle.

D’origine groenlandaise, canadienne et inuite, Laakkuluk Williamson Bathory avait déjà une grande expérience en théâtre, poésie et courts métrages d’art lorsqu’elle a décidé de se lancer dans la RV, une composante de la réalité étendue (XR), qui englobe également la réalité augmentée (RA) et la réalité mixte (RM).

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L'affiche de l'expérience de réalité virtuelle et interactive Tartupaluk, conçue, réalisée et mettant en vedette l’artiste visuelle et dramaturge Laakkuluk Williamson Bathory. Crédit : SCINTILLA | NATION OF LOVERS PRODUCTIONS | ÁNORÂK FILM

Une pièce de théâtre satirique à caractère politique qu’elle avait écrite à partir de sa propre histoire romancée, We Are a Nation of Lovers, a inspiré l’intrigue. L’histoire s’articule autour de la flamboyante présidente d’une version fictive de Tartupaluk, une vraie île de 1,2 kilomètre carré située entre le Groenland et le Nunavut, aussi connue sous le nom de Hans Island en hommage à l’explorateur inuit groenlandais Hans Hendrik. Dans le récit de Williamson Bathory, la présidente invite les amoureux des différentes nations qui revendiquent Tartupaluk à s’unir pour créer une république utopique.

« Mes coproducteurs et moi avons eu l’idée d’en faire un film en réalité virtuelle, explique Laakkuluk Williamson Bathory. C’est donc un véritable croisement entre le théâtre, le cinéma et un environnement immersif. »

La production a commencé sous la forme d’un prototype de huit minutes intitulé Tartupaluk, présenté en 2023 au Festival du film de Venise, à l’Arctic Arts Summit, au Festival imagineNATIVE Film + Media Arts et à la Berlinale. « Il y avait énormément de monde à la Berlinale, poursuit-elle. L’espace d’exposition n’avait jamais accueilli autant de visiteurs. On a donc compris qu’on tenait quelque chose. »

À partir de là, Laakkuluk Williamson Bathory et son équipe se sont mis au travail. Le studio montréalais de cinéma et de XR Scintilla, la société de production groenlandaise-danoise Ánorâk Film, le studio d’animation montréalais E.D.FILMS et Khora, un studio de réalité virtuelle et de réalité augmentée basé à Copenhague, ont uni leurs forces pour créer l’environnement à 360 degrés de Tartupaluk. Ce prototype de huit minutes est devenu le premier de six chapitres de l’œuvre de 31 minutes, que le public découvre en portant un casque de réalité virtuelle équipé d’écouteurs.

Apprendre à penser autrement

Laakkuluk Williamson Bathory reconnaît qu’il lui a fallu un certain temps pour apprivoiser ce nouveau médium. « Au début, quand nous avons commencé à nous réunir, j’avais l’impression que je devais me casser la tête quand on me posait des questions créatives, raconte-t-elle. Mais j’ai fini par trouver mes marques. »

La majeure partie du tournage en prises de vues réelles s’est déroulée pendant l’été 2025 à Iqaluit, où vit Williamson Bathory. Tourner dans le Nord canadien comporte son lot de défis – notamment une infrastructure moins développée et des coûts plus élevés –, mais c’était une nécessité pour elle. « La ville, le territoire et la communauté nous donnent un avantage créatif extraordinaire. Ce que nous créons ici ne pourrait exister nulle part ailleurs », explique-t-elle.

Un autre défi potentiel s’est présenté lorsqu’est venu le temps de tourner sur une île accessible uniquement après une heure de bateau depuis Iqaluit. « La banquise est restée en place jusqu’à la veille du tournage, raconte Williamson Bathory. Mes coproducteurs disaient qu’il nous fallait un plan B et un plan C, mais, comme par magie, la glace a cédé et nous avons été le premier bateau à prendre la mer. On a passé une journée absolument magnifique à tourner sur l’île. »

Une fois le tournage terminé, l’équipe de production s’est mise à intégrer des animations, de la musique et d’autres technologies au film pour créer une expérience immersive et interactive. Dans l’un des chapitres, les aurores boréales entourent l’île. « On peut choisir de faire descendre les aurores boréales plus près du sol ou de les faire remonter vers le ciel », explique Laakkuluk Williamson Bathory. L’équipe a également transformé des séquences avec des acteurs d’Iqaluit en personnages animés au sein des aurores boréales.

La cérémonie comme forme d'art

L’artiste visuel et conteur James Monkman découvre lui aussi comment l’art immersif peut servir à faire connaître ses racines cries. Bien qu’il ait une formation en direction artistique, notamment dans le cinéma, la télévision, l’animation et les effets spéciaux, il a découvert l’art immersif en collaborant avec l’architecte autochtone Douglas Cardinal sur l’installation UNCEDED: Voices of the Land pour la Biennale de Venise de 2018. « J’ai vraiment été emballé par la manière dont nous pouvions partager les histoires et les savoirs autochtones dans un contexte immersif », explique-t-il.

Pendant la pandémie, Monkman a été directeur artistique de l'œuvre en réalité virtuelle This is Not a Ceremony, du cinéaste Ahnahktsipiitaa. James Monkman et sa partenaire Renée Kwan Monkman – qui a étudié la cosmologie, la théologie et la philosophie crie – ont alors réfléchi à la façon de transformer l’expérience individuelle du casque de RV en une expérience collective. « On pouvait créer cet environnement immersif propre à la réalité virtuelle, mais de façon à le vivre ensemble », raconte Monkman.

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L'installation de réalité virtuelle Mekwâc: “Now Is Good”.

Des installations interactives mobiles et modulaires

Mekwâc: “Now Is Good” est une installation de réalité virtuelle réalisée par James Monkman, et écrite et produite par Renée Kwan Monkman. Inspirée des cérémonies autochtones traditionnelles, elle a été conçue dès le départ pour être mobile et modulaire. « Nous avons commencé par réfléchir à la forme et aux savoirs autochtones, ainsi qu’à l’importance du cercle », explique James Monkman. Cette réflexion a mené à la création d’un théâtre circulaire de 24 pieds de large offrant une expérience à 360 degrés, et pouvant être installé presque n’importe où. « Tout ce dont nous avons vraiment besoin, c’est d’une prise électrique, d’une pièce de 30 pieds par 30 pieds, avec un plafond de 12 pieds », précise-t-il.

Inspirée de la thèse de doctorat de Kwan Monkman, l’installation fait traverser aux visiteurs quatre étapes de la vie. Ils commencent dans l’utérus, naissent dans un monde sous-marin grouillant de créatures marines, passent à l’adolescence dans une forêt peuplée d’ours, de loups et d’aigles, puis l’âge adulte se déroule dans une prairie peuplée de bisons. Ils finissent leur parcours dans la terre au sein d’un réseau de mycélium et entrent dans le monde des esprits pour revenir dans le ventre maternel. Le cycle complet dure 23 minutes, mais l’installation est conçue pour être diffusée en boucle afin que les spectateurs puissent entrer et sortir à tout moment.

L’interactivité de Mekwâc est essentielle. Aux côtés de 11 projecteurs, quatre capteurs LiDAR (détection et télémétrie par la lumière) réagissent aux mouvements des participants. Par exemple, marcher sur différentes pierres dans l’univers de la forêt fait apparaître différents animaux. Dans le monde des esprits, des filaments de mycélium réagissent aux participants et se dirigent vers eux. « On vit davantage l’œuvre quand on est avec quelqu’un d’autre, souligne Renée Kwan Monkman. On voit comment cette personne se comporte et comment l’espace réagit à sa présence. »

L’installation a été présentée pour la première fois à l’été 2025 à la Collision Gallery, dans le quartier des affaires de Toronto.

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L'installation de réalité virtuelle Mekwâc: “Now Is Good”.

L'art XR gagne en visibilité

James Monkman reconnaît qu’au début, ses projets immersifs étaient difficiles à expliquer. « Quand on commence à dire qu’il s’agit d’une expérience autochtone qui utilise plusieurs projections, les gens décrochent un peu jusqu’à ce qu’on leur montre quelque chose », dit-il. Mais les choses évoluent. Cette année, Mekwâc et Tartupaluk feront toutes deux partie du tout premier Pôle de l’innovation du TIFF : Le Marché, présenté en partenariat avec le Fonds des médias du Canada.

Selon James Monkman, un financement et une distribution mieux adaptés à l’art immersif pourrait contribuer à faire progresser le médium. « La plupart des stratégies de financement sont encore axées sur le cinéma et la télévision, explique-t-il. Alors tout ce qui est considéré comme immersif se retrouve dans une immense catégorie avec toutes sortes d’autres projets qui sont pourtant très différents les uns des autres, ce qui peut avoir un effet dilutif. »

Pour Monkman comme pour Williamson Bathory, la XR constitue un moyen unique de faire découvrir des histoires autochtones au monde entier, au-delà du cinéma, de la télévision et des formes d’art traditionnelles. Et si l’on en juge par le succès de leur travail, la demande existe bel et bien. « Je pense qu’il y a un réel engouement pour les récits immersifs, affirme James Monkman. Les gens ont vraiment soif d’authenticité en ce moment et veulent vivre des expériences riches, dynamiques et authentiques. »


Andrea Yu
Andrea Yu est une journaliste indépendante basée à Toronto. En tant que généraliste, elle écrit sur une variété de sujets (mode de vie, affaires, santé, immobilier, voyages) pour des publications telles que Toronto Life, Maclean's et The Globe and Mail. Elle est titulaire d'une maîtrise en journalisme de l'université de Hong Kong.
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