Les provinces atlantiques continuent de créer, contre vents et marées

À l’écart des grandes villes canadiennes, l’industrie audiovisuelle de l’est du pays navigue avec un financement, des formations et des infrastructures de diffusion limités. Mais les créateurs de la région résistent en s’appuyant sur leurs communautés, les festivals, la coproduction internationale et, surtout, leurs voix fières et singulières.

Ce n’est pas le talent qui manque dans les provinces de l’Atlantique. Prenez le film Sk+te'kmujue'katik (At the Place of Ghosts), réalisé par bretten hannam, cinéaste originaire de la Nouvelle-Écosse : après sa première mondiale au Festival international du film de Toronto (TIFF) en septembre 2025, la coproduction canado-belge, qui explore les réalités micmaques et bispirituelles, a été présentée au Festival international du film de l’Atlantique (AIFF), à Halifax, où elle a remporté le prix Gordon Parsons du meilleur long métrage de l’Atlantique.

Ce succès n’est pas venu sans défi, alors que les professionnels de la région doivent conjuguer avec des ressources limitées par rapport aux grands centres urbains du pays. Les coproductions internationales – comme c’est le cas pour ce film – peuvent parfois pallier ce manque. Elles donnent accès à des budgets plus importants, à de nouveaux publics et à une visibilité élargie.

Chrissy King-Lopes, directrice du volet Industrie de l’AIFF et responsable de l’AIFF Partners (le marché de coproductions du festival), connaît bien ce terrain : « Les coproductions, c’est notre spécialité, affirme-t-elle. Notre festival permet aux gens de se rencontrer, de discuter de leurs projets et de trouver le bon partenaire international de coproduction. »

Nous avons rencontré Chrissy King-Lopes, ainsi que d’autres cinéastes et chefs de file de l'industrie des écrans de l'Atlantique, à l’occasion de trois festivals renommés de la région à l'automne dernier – l’AIFF, le Lunenburg Doc Fest et le Festival international du cinéma francophone en Acadie (FICFA) – pour comprendre comment l’industrie persiste, malgré de nombreux vents de face.

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Avancer à contre-courant

Comme ailleurs au pays, la région de l’Atlantique subit la hausse des coûts de production et l’essor des plateformes de diffusion en continu, en plus de se buter à la rareté des feux verts de leurs projets. Mais ces pressions s’ajoutent à d'autres réalités de longue date.

Les télédiffuseurs éducatifs provinciaux sont absents dans la région, contrairement au Québec, à l’Ontario ou à la Colombie-Britannique, qui peuvent respectivement compter sur Télé-Québec, TVO, TFO et Knowledge Network. « Ce manque se fait particulièrement sentir du côté du documentaire », déplore Julian Carrington, directeur général de l’Association des documentaristes du Canada (DOC), présent pour la première fois au Lunenburg Doc Fest.

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Julian Carrington et Gaëlle Essoo à Lunenburg dans le cadre de la série Gros plan sur l'Atlantique

« Ces diffuseurs jouent un rôle clé pour les documentaires ailleurs au pays, et leur absence dans l’Atlantique soulève une question importante : comment combler ce fossé et permettre aux créateurs de la région d’accéder aux partenariats nécessaires pour réaliser leurs projets? » poursuit-il.

L’injustice se fait aussi sentir chez les communautés francophones hors Québec, comme au Nouveau-Brunswick. « On n’a pas toutes les structures financières pour clore un budget comme si on était au Québec parce qu’il n’y a pas d’équivalent à la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), fait valoir le réalisateur et scénariste Julien Cadieux, rencontré au FICFA, à Moncton. Même les institutions régionales sont moins onéreuses. » Il salue tout de même l’entente que Téléfilm Canada a signée en 2025, s’engageant à verser 5% de son budget dédié au contenu francophone aux productions hors Québec.

Toujours à Moncton, le cinéaste acadien Phil Comeau nous accueille dans sa résidence. Assis à son îlot de cuisine, il rappelle que très peu de longs métrages de fiction ont vu le jour en Acadie au cours des 50 dernières années. « Je sens que les bailleurs de fonds se rendent maintenant compte qu’on a suffisamment d’acteurs pour raconter de bonnes histoires, nous aussi », dit-il.

Phil Comeau s’inquiète néanmoins du manque de financement au niveau provincial, qui freine le développement du secteur de la région et pousse la main-d’œuvre à quitter le Nouveau-Brunswick lors des mois plus calmes, faute de travail.

Les festivals comme piliers régionaux

Si les occasions de rencontrer les bailleurs de fonds et les diffuseurs sont rares pour les créateurs des régions, les festivals locaux offrent un accès privilégié à des représentants d’organismes comme Radio-Canada ou le Fonds des médias du Canada. Et, contrairement aux plus grands festivals, comme le TIFF, ces événements sont intimes, donc plus propices à ce genre de rencontres.

« C’est aussi important pour les cinéastes de l’Atlantique de se réunir, d’apprendre et de célébrer, car la région est diverse et dispersée », croit Walter Forsyth, directeur et programmateur du Lunenburg Doc Fest, en Nouvelle-Écosse.

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Réception lors de l'édition 2025 du Lunenburg Doc Fest

Certains festivals, comme le FICFA, servent en plus de lieu d’apprentissage auprès de la relève acadienne. « Il n’y a pas de programme francophone de formation, universitaire ou collégial, en cinéma dans la région du Nouveau-Brunswick, explique Mélanie Clériot, directrice du festival. Alors on agit un peu comme solution, en offrant des occasions de développement, des programmes, des projets de créations, etc. »

C’est d’ailleurs grâce au programme d’aide au court métrage offert par le FICFA que Haqq Brice Adéoyé, artiste multidisciplinaire établi à Moncton, a pu adapter l’un de ses slams au grand écran. Son film C’est La Nature! La Solution a été présenté au festival cette année. « La dimension audiovisuelle vient davantage développer l’histoire du slam, et ajoute de l’impact, dit Haqq Brice Adéoyé. C’est pour cette raison que je me suis tourné vers le film; pour mieux pouvoir partager mon point de vue. »

Bâtir un réseau, autrement

Les communautés de créateurs de la côte Est sont peut-être plus petites et éloignées que dans les grands centres, mais elles sont solidaires. La cinéaste néo-écossaise Stephanie Joline, rencontrée dans les Jardins publics d’Halifax, en marge de l’AIFF, constate moins de compétition, plus d’entraide et une réelle volonté de célébrer le succès des autres. « C’est comme ça que j’ai commencé dans l’industrie; en travaillant gratuitement sur les courts métrages de mes amis, dit-elle. Et on travaillait gratuitement sur les miens. Nous avons développé ces compétences ensemble. »

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Stephanie Joline dans le cadre de la série Gros plan sur l'Atlantique

Erica Meus-Saunders, cinéaste et directrice générale de l’Atlantic Filmmakers Cooperative (AFCOOP), un organisme communautaire inclusif consacré au soutien des créateurs émergents, abonde dans le même sens : « Les gens investissent beaucoup plus en vous une fois qu’ils vous connaissent. Et si on voit que vous vous investissez dans la communauté, tout le monde se mobilise », témoigne-t-elle.

Des voix plus que « régionales »

Des créateurs rencontrés estiment que la position géographique de la région contribue à l’unicité de ses histoires et des voix qui les portent. Mais dans leurs demandes de financement, ils se heurtent encore à des limites.

« Notre point de vue sur le monde n’est peut-être pas aussi sollicité, parce qu’on fitte dans une case “contenu régional” pour un diffuseur. Pourtant, en tant qu’Acadiens, on peut aussi avoir notre point de vue sur le monde », soutient Julien Cadieux.

« C’est important pour moi de montrer une Acadie plurielle, poursuit le cinéaste. Oui, il faut protéger la langue et la culture acadiennes, mais c’est de voir comment on peut réimaginer l’Acadie. C’est quoi l’Acadie de demain? »

L’Atlantique de demain

De nouvelles voix se font entendre, dont celle de Shayne Michael, scénariste issu de la Première Nation malécite du Madawaska, qui est derrière Enfant de méduse, Wolastoqey, une série de Tou.tv qui parle de quête identitaire, de racisme et d’homophobie. « Je n’avais jamais vu de série Wolastoqey et acadienne. Je me suis dit : enfin, on est rendus là », confie Shayne Michael, quelques heures avant la projection de sa série, en première au FICFA.

Pour produire plus de films et de séries comme celle de Shayne Michael, le soutien provincial s’avère crucial, mais demeure inégal dans la région.

Terre-Neuve-et-Labrador semble faire figure d’exception : « Nous générons et attirons environ 100 millions $ en production annuellement pour une population de 500 000 personnes », lance Laura Churchill, directrice générale de PictureNL, le bureau de cinéma officiel de la province.

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Grâce à des programmes de soutien à l’industrie à Terre-Neuve-et-Labrador, dont un crédit d’impôt qui couvre 40 % des frais de production admissibles, la province attire même des producteurs de l’extérieur.

Un modèle que les autres provinces de l’Atlantique regardent de loin, en attendant que leurs propres gouvernements emboîtent le pas.


Juliette Dufour
Juliette Dufour est rédactrice et cheffe adjointe au Fonds des médias du Canada (FMC), et assiste au processus éditorial et à la publication de Futur et médias, la plateforme éditoriale du FMC. Juliette détient une maîtrise ès arts en littérature comparée de l’UdeM.
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