Comment bien représenter la communauté trans à l’écran
En ce mois de la Fierté, Futur et médias s’interroge sur les meilleures façons d’aborder aujourd’hui les réalités trans, devant et derrière l’écran. Point de vue de deux créatrices trans très en vue : Gabrielle Boulianne-Tremblay, qui a coscénarisé le film François.e, et la cinéaste ontarienne Luis De Filippis.

Il y a 10 ans, le Festival international du film de Toronto (TIFF) décernait le prix du meilleur film canadien à Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau. Quelques mois plus tard, le long métrage québécois recevait une mention spéciale du jury au Festival international du film de Berlin. À l’époque, le personnage d’une jeune révolutionnaire trans, incarnée par Gabrielle Boulianne-Tremblay, avait particulièrement retenu l’attention.
« J’y pense à chaque année », se rappelle l’autrice et actrice, qui fut plongée dans un tourbillon médiatique dès sa première expérience de jeu. « Je n’avais pas de formation, je me suis un peu lancée dans l’inconnu, comme un saut dans le vide. Je ne savais pas si le parachute allait s’ouvrir, mais je l’espérais vraiment fort. »
L’intérêt autour du film, incluant un passage remarqué à Tout le monde en parle, a contribué à éveiller les sensibilités et l’empathie envers la communauté trans, tout en actualisant le regard du milieu de l’audiovisuel à son égard. Une certaine réflexion s’est alors enclenchée.
« Moi, quand j’ai grandi, je n’avais pas une belle perception des personnes trans à l’écran, se souvient Gabrielle Boulianne-Tremblay. On riait beaucoup d’elles, on les tournait souvent en ridicule, elles étaient comme le clou du spectacle ou elles souffraient et elles mourraient… »
L’histoire de François.e
L’équipe du film François.e, produit par KO24, avec l’appui financier du Fonds des médias du Canada, voulait absolument éviter ces faux pas. Voilà pourquoi, après avoir lu le livre La fille d’elle-même de Gabrielle Boulianne-Tremblay, le producteur Louis Morissette et le scénariste Jean-François Léger lui ont accordé leur confiance pour coscénariser le film, qui prendra l’affiche le 8 juillet prochain.
« Je dis souvent que c’est écrit à quatre mains, dit Gabrielle Boulianne-Tremblay, mais c’est aussi écrit à deux cœurs. Je pense que je n’ai jamais vu ça au cinéma québécois : une équipe de scénaristes formée d’un homme cisgenre et d’une femme trans. C’est déjà porteur et très évocateur d’où on est rendus dans notre société. »
François.e raconte l’histoire d’un auteur en pleine crise de la cinquantaine qui prétend faussement être trans pour obtenir le financement de sa nouvelle série. Mais comme on peut s’en douter, son plan va vite dégénérer…

Plusieurs semaines avant la sortie, l’affiche du film (qui montre Louis Morissette en femme) et les premières secondes de la bande-annonce ont fait réagir la communauté, surtout en France. Certaines personnes ont notamment sourcillé en voyant un acteur cisgenre dans le rôle-titre d’une femme trans.
Gabrielle Boulianne-Tremblay rappelle qu’il faut bien saisir l’intention derrière tout ça : « Notre mission, avec ce film-là, c’est de prendre le spectateur avec ses idées préconçues et de l’amener ailleurs, explique la coscénariste. C’est un film qui parle de la vision cisgenre à propos de la réalité trans; de comment le personnage de François va être confronté à ses propres préjugés, à une réalité qu’il ne connaissait pas du tout et se remettre en question, mais jamais dans la moquerie. »
Prendre la place qui s’impose
Cette réaction à chaud témoigne d’un consensus qui se dessine de plus en plus en matière de fiction : nonobstant le talent d’un Christian Bégin dans M’entends-tu? ou d’un John Lithgow dans Le monde selon Garp, pour la communauté, les personnages trans devraient désormais être joués par des personnes trans.
Gabrielle Boulianne-Tremblay l’affirme sans hésitation, tout comme la cinéaste ontarienne Luis De Filippis, dont les films mettent en scène des protagonistes trans.
« Autant je pense que les histoires trans ne devraient pas être racontées uniquement par des cinéastes trans, autant je crois que les acteurs non-trans ne devraient pas accepter des rôles de trans », soutient l’artiste qui s’est illustrée dès ses premiers films dans les prestigieux festivals de Sundance, Toronto, Rotterdam et San Sebastián. « Ce sera peut-être moins évident de trouver des acteurs et actrices trans "classiques", mais ça ne veut pas dire que la bonne personne pour le rôle n’existe pas. Ça demande simplement un peu plus de travail dans le processus de distribution des rôles. »
D’ailleurs, l’héroïne de son premier long métrage Tes mots la nuit dernière, jouée par Carmen Madonia, ne se destinait pas d’emblée à un parcours d’actrice. Selon la cinéaste, ça ne l’a pas empêchée de livrer une interprétation des plus émouvantes. Pour la rendre plus à l’aise sur le plateau de tournage, Luis De Filippis a misé sur une approche qui risque de faire du chemin : le mentorat.
« Je ne voulais pas que l’on soit les seules personnes trans sur le plateau, poursuit Luis De Filippis. Donc, chaque matin, Carmen savait qu’une femme trans serait là pour l’habillage et qu’une autre fille trans la maquillerait. Elle savait qu’il y aurait une fille trans derrière la caméra. Si on la sent autant dans son élément en regardant le film, je crois que c’est parce qu’elle s’est sentie entourée et soutenue par des gens qui comprenaient à la fois ce que son personnage vivait et ce qu’elle vivait elle-même. »
Des principes à suivre
Le concept réjouit Gabrielle Boulianne-Tremblay, qui compte bien s’en inspirer sur de futurs projets. Déjà ravie que François.e ait réuni 11 interprètes trans à l’écran – un des plus beaux moments de sa vie –, elle avance également plusieurs idées pour favoriser une représentation positive de sa communauté à l’écran et assurer son bien-être sur les plateaux de tournage.

D’abord, sensibiliser toute l’équipe en amont à la présence de personnes trans et aux réalités qu’elles vivent. Ensuite, à l’instar de Luis De Filippis, inclure des personnes trans à différents postes de la production. Pour ce qui est des histoires, miser sur des modèles narratifs positifs et variés, pour que les spectateurs n’associent pas seulement la transidentité à des situations de souffrance ou à des scénarios de transition. Aussi, dans la mesure du possible, essayer de redistribuer une part des revenus à des organismes qui soutiennent la communauté. Enfin, comme c’est le cas avec Francois.e, varier les genres dramatiques, en osant alterner entre des moments drôles et des scènes plus profondes. La scénariste est bien consciente que plus un film rejoint des gens au-delà de la communauté, plus il risque de sensibiliser et d’élargir les horizons.
« Toute ma vie, même avant d’être connue, j’ai essayé de rallier les gens, conclut Gabrielle Boulianne-Tremblay. Mon point d’honneur avec ce projet-là, c’était qu’on voit une nouvelle facette de nos communautés, des représentations positives, des hommes et des femmes trans en situation de pouvoir et d’autonomisation. Qu’on ouvre les esprits à une autre réalité que la majorité de la population, encore aujourd’hui, ne connaît pas tant que ça. À l’heure où les ponts brûlent, si un film comme Francois.e, qui tend la main vers l’autre, des deux côtés, peut inspirer les gens et faire œuvre utile, c’est tant mieux! »