Financer la diversité: qu’est-ce qui bloque?

Trouver du financement pour un film ou une série requiert des connaissances en rédaction de demandes de subventions, de l'expérience dans le domaine, et parfois un réseau. Bien que le processus de demande de subventions soit neutre et ouvert à tous, sans discrimination, l’accès des cinéastes et producteurs·trices racisé·es est influencé par les inégalités existantes dans la société. Bien qu’il n’y ait pas de données précises à ce jour concernant l’accès des artisans noirs, autochtones et racisés au financement, en discutant avec ces derniers, nous avons pu identifier quatre principales difficultés à l’accès au financement.

1. Démontrer son savoir-faire coûte cher 

Généralement, les réalisateurs·trices doivent réaliser un premier projet avant d’être éligibles aux subventions ou aux fonds privés. Cela ne pose pas de problème pour les personnes récemment diplômées en cinéma et audiovisuel, mais pour le reste, il faut autofinancer ses projets. 

“On s'attend à ce que les gens travaillent gratuitement lorsqu'ils commencent dans ce secteur. Tout le monde ne peut pas se le permettre”, explique Liz Singh, réalisatrice basée à Montréal. Elle avait fait face à cette difficulté pour réaliser son premier long métrage, The Lower Plateau

Bien qu’elle soit diplômée en production cinématographique, elle avait uniquement de l’expérience en tant que scénariste.  L’une des principales conditions pour accéder à des fonds est d’avoir une expérience dans le(s) même(s) poste(s) que l’on prévoit avoir dans le nouveau projet. Pour The Lower Plateau, Liz Singh était à la fois scénariste, réalisatrice et productrice. Elle n’a donc pas réussi à obtenir de financement.

“J’ai plus de dix ans d’expérience et cette année, j’ai enfin pu obtenir une subvention”, ajoute-t-elle. Elle souhaiterait qu’il y ait davantage de fonds spécifiques aux petits projets. “Je n'ai pas besoin d'être en compétition avec un film potentiellement nommé aux Oscars”, ajoute-t-elle.

2. Difficulté d’obtenir un accord avec un distributeur ou un diffuseur 

Les réalisateurs·trices émergents font face au défi d’obtenir l’accord d’un diffuseur ou d’un distributeur, condition requise par certains programmes. «Il faut que quelqu'un soit le premier bailleur de fonds, que quelqu'un croit en vous, témoigne la productrice et réalisatrice Tamara Dawit, basée à Toronto. D’un autre côté, s'il n'y a pas dans le jury des personnes qui comprennent votre communauté ou le public que vous visez, cela est problématique. Beaucoup de mes projets passés ont obtenu de bien meilleurs résultats avec les conseils des arts parce que ces derniers ont tendance à avoir un jury issu d’une plus grande diversité», ajoute-t-elle.

Les conseils des arts ne requièrent pas non plus un accord avec un diffuseur ou un distributeur, et seraient donc plus facile d’accès aux créateurs·trices en début de carrière. Pourtant, d’après Tamara Dawit, financer ses projets ainsi limite les perspectives de carrière : «Il est impossible de combiner le financement des conseils des arts avec celui d'un diffuseur, ajoute t-elle. Cela place les créateurs·trices issu·es de groupes sous-représentés dans une situation où il y aura peut-être plus de chances d'obtenir une subvention des conseils des arts parce que ces derniers comprendront la vision et prêteront plus d'attention à la note de réalisation qu'un bailleur de fonds commercial, mais cela entraîne l’obligation de faire un projet uniquement artistique et non commercialisable. Nous disons donc en quelque sorte aux créateurs·trices racisé·es: vous pouvez être un amateur·trice mais vous ne pouvez pas entrer dans l'industrie. »

3. Changer les mentalités et combattre le racisme

Le problème du financement des œuvres audiovisuelles est «également un problème de société: celui du racisme et de la prétendue suprématie blanche», selon Liz Singh. «Il y a parfois un racisme et sexisme flagrant, avec des gens qui ne se sentent pas à l'aise avec vous parce que vous êtes une personne de couleur, ou des gens qui ne vous prennent pas au sérieux parce que vous êtes une femme. Un producteur m'a un jour dit: «Ce n'est pas un bon investissement de faire des films sur les personnes noires parce que ça ne se vend pas bien à l'étranger".»

Ce genre de commentaires, Tamara Dawit y a eu droit aussi, mais pour une autre raison: ses films ne sont ni en français, ni en anglais, ni en langues autochtones. Le Programme de diversité linguistique du FMC fait partie des seuls programmes canadiens à financer des projets dans une langue autre qu’une langue officielle ou autochtone.

Après plusieurs tentatives, Tamara Dawit choisit de se tourner vers l’Europe car cela est plus facile de financer ses projets, principalement réalisés en Afrique de l’Est. Depuis quelques mois, elle est consultante en inclusion et diversité pour le FMC. «Je suis capable de comprendre les problèmes des créateurs·trices racisé·es, mais aussi d'être distante parce que je ne joue pas vraiment dans l'arène du Canada», explique-t-elle.

4. Le statut de résident permanent

Lassées d’être les seules personnes non blanches dans chaque projet dont elles faisaient partie, les sœurs jumelles Rennata et Georgina Lopez décident de créer leur propre société de production, Lopii Productions. Mais le fait d'être résidentes permanentes au Canada et non pas citoyennes a failli entraver leur accès à du financement. 

En 2018, alors que leur société vient d’obtenir l'accord de TVO pour un programme et qu’elles sont sur le point d'obtenir un financement du FMC, les sœurs Lopez apprennent qu'elles ne sont pas éligibles car leur entreprise n'est pas considérée canadienne. On leur explique qu’il faudrait qu'elles soient toutes les deux citoyennes canadiennes pour que ce soit le cas. 

Citoyennes américaines d’origine mexicaine, Rennata et Georgina Lopez vivent au Canada depuis qu’elles ont six ans et n’ont jamais ressenti le besoin de devenir citoyennes. Les droits et devoirs des résidents permanents ne diffèrent pas de ceux des citoyens canadiens (à l’exception du droit de vote et de se faire élire).

«Nous étions inquiètes parce que nous étions déjà en train de préparer l'émission, et que le CMF était impliqué, raconte Georgina Lopez. Nous l'avons appris en novembre (2018), et nous avons commencé les procédures en décembre», se souvient-elle.

Georgina et Rennata ont réussi à convaincre les dirigeants du FMC de leur donner le temps d’obtenir la citoyenneté. Finalement, le Fonds a fait une exception et leur a accordé le financement à condition qu'elles obtiennent la citoyenneté canadienne en un an, à défaut de quoi elles devraient rembourser la somme obtenue. Georgina a obtenu la citoyenneté canadienne en octobre 2019 et sa sœur, Rennata, en janvier 2020.

Et maintenant, où va t-on?

Les témoignages recueillis pour cet article illustrent une grande diversité de points de vue et d’expériences. Cependant, seule une étude spécialisée sur le sujet pourrait permettre d’évaluer avec précision la situation et éventuellement résoudre ces problématiques. 

En interne, le Fonds Bell a commencé à faire remplir un formulaire d’auto-identification volontaire depuis l’été 2020. D’autres initiatives comme l’atelier organisé lors de la dernière édition des RIDM et animé par le réalisateur Khoa Le, a permis à une dizaine de cinéastes racisé·es d’en apprendre plus sur le processus de demande de subvention.

Nauzanin Knight, réalisatrice basée en Alberta, a constaté l’absence des femmes racisées dans les événements de réseautage. «Je suis l’une des rares cinéastes femmes et cheffe d’entreprise afro-descendante à Edmonton», explique t-elle. Nauzanin Knight décide alors de se lancer dans un projet d’étude qualitative nationale qui examine les facteurs qui contribuent à l'inclusion/exclusion des femmes de couleur dans les événements de réseautage de l'industrie. «En fin de compte, ces événements de réseautage sont le point de départ de collaborations et de contrats», explique-t-elle. Les résultats de l’étude devraient être publiés d’ici la fin de l’année 2021. 

Pour ce qui est de la nécessité d’obtenir un accord avec un diffuseur ou un distributeur, une plus grande flexibilité de la part des organismes de financement est possible, surtout dans le contexte actuel où les plateformes de distribution se multiplient. 

C’est déjà le cas au Fonds Bell, par exemple, pour le programme de web série, depuis 2018. Chantal Côté, directrice déléguée, explique que des créateurs avec un public existant sur une plateforme numérique telle que Facebook, YouTube, ou autres, peuvent être éligible au programme de financement. Il faut faire pré-approuver sa plateforme si elle n’est pas reliée à un diffuseur en soumettant un formulaire dédié. «Si tu t’es bâti, par exemple, une page Facebook ou une chaîne YouTube ou tu as déjà une communauté niche et que ça fonctionne bien, qu’on juge que même si c’est niche, il y a un potentiel, et qu’on approuve ta plateforme, tu pourras déposer au Fonds Bell. Tu n’auras pas droit au crédit d’impôt cependant parce que pour cela il faut être associé à un diffuseur pour y avoir accès», explique Chantal Côté.

Bien que ces initiatives autonomes aient du mérite, elles restent isolées et risquent de ne pas avoir autant d’impact que des mesures globales, avec des objectifs à long terme.


Rime El Jadidi
Rime El Jadidi
Rime El Jadidi est rédactrice et réalisatrice de documentaires. Après une carrière dans le journalisme, elle se consacre à présent au marketing numérique et à la stratégie de contenu. Rime est particulièrement passionnée par l\'idée d\'aider les cinéastes à atteindre leurs publics en ligne et à pérenniser leurs entreprises.
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