Le documentaire en quête de pratiques éthiques 

Tâches non rémunérées, érosion du financement, fragmentation de l’auditoire en ligne, épuisement mental… Malgré les nombreux défis du milieu du documentaire, des solutions émergent pour rendre l’industrie plus durable sur le plan humain. Retour sur la 21e édition du volet professionnel des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (Forum RIDM), qui se déroulait du 24 au 26 novembre.

« À une époque, faire du documentaire était considéré comme un mode de vie », a rappelé Line Sander Egede, productrice de TAK Films, lors de la 21e édition du Forum RIDM, qui s’est tenue en novembre dernier, à Montréal. « Les gens ne faisaient pas de gros salaires, mais ils pouvaient en vivre correctement. »

Selon son expérience, ce n’est plus possible aujourd’hui. Il faut cumuler les projets. Il faut également présenter une aura de « réussite » aux institutions qui financent les films. « On sait tous que la seule manière de réussir est de prouver aux institutions que l’on peut mener un projet à terme. En tant que producteur, on ne peut pas refuser une demande parce que ce n’est pas dans le budget. » Résultat : les tâches additionnelles non rémunérées s’accumulent, en pré et en production.

La précarité du milieu documentaire a été expliquée de différentes manières tout au long du Forum : ralentissement économique, érosion du financement provenant des institutions, réduction des revenus provenant des plateformes, etc.

Les défis de la distribution de documentaires

De toute évidence, l'industrie du documentaire n’a pas non plus encore trouvé sa place dans l’univers des plateformes de diffusion en ligne, qui se multiplient. Autrefois, ces dernières faisaient l’acquisition de nombreux documentaires. Désormais, elles les produisent elles-mêmes, et en plus petit nombre.

Selon Luke Brawley, fondateur de l’agence INDOX, cette nouvelle réalité force l’industrie à revenir à un modèle de vente de films « territoire par territoire ». Autrement dit, un agent doit vendre un documentaire pays par pays et trouver un distributeur local avant de sortir un film à l’international. « Selon moi, ça ajoute de la valeur, car les distributeurs locaux peuvent amener les films en salle, contrairement aux plateformes en ligne », dit-il.

En marge des grandes fenêtres de diffusion – qu'elles soient en ligne ou télévisuelles –, il faut reconnaître que des réseaux alternatifs de distribution continuent de se développer. « Des musées prolongent la vie de certains films en organisant des projections; certains festivals se dotent d’un volet d’acquisition et de distribution de films », observe Lidia Damatto, agente des ventes de films internationaux chez More Than Films.

Les projections communautaires ne sont pas non plus à négliger. Anja Dziersk cite l’exemple du documentaire Islande, un jour sans femmes, une coproduction Islande-États-Unis, qui a été projetée une centaine de fois aux États-Unis, par la simple promotion d’un site Web dédié au film.

La diffusion de documentaires en milieu scolaire présente une autre voie de salut pour plusieurs films. « Je crois que nous faisons plus d’argent avec le marché éducatif que les entrées en salle », a reconnu Benjamin Hogue, directeur général des Films du 3 Mars, lors de la discussion « Circuler pour exister ».

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Luke Brawley a pour sa part vanté l’attrait du réseau éducatif américain. « Lorsqu’on place un film dans une librairie universitaire américaine, ce sont des centaines d’écoles qui y ont accès. Et il y a de bons revenus qui proviennent de ça. »

Moins de hiérarchie, plus d’imputabilité

Présent au déjeuner d’ouverture, Leonard Cortana, responsable du programme d’inclusion et des partenariats stratégiques d’EURODOC – un centre de formation pour producteurs de documentaires –, a profité de sa tribune pour remettre en question quelques idées reçues sur l’industrie du documentaire. « On entretient l’illusion que l’humain est au centre de notre pratique, parce qu’on a établi tous ces rituels, comme la rencontre un-à-un, les réunions et les consultations. Mais derrière l’idée que nous sommes une industrie où les gens apprennent à se connaître, on doit reconnaître que la performance prend aussi beaucoup de place. »

Pour ouvrir la porte à des rapports plus égaux, Leonard Cortana veut lutter contre la hiérarchie qui règne dans le milieu du documentaire. Il dénonce une pratique courante de certains grands festivals de gérer l’accès au site selon un code de couleurs attribué aux cinéastes, aux producteurs et aux bailleurs de fonds (brun pour le premier étage, vert pour le bar, etc.). « Plusieurs producteurs me disent : j’ai dépensé mes économies et je me suis battu pour avoir un Visa, mais une fois rendu au festival, je n’ai pas accès aux gens qui prennent les décisions. »

Leonard Cortana remet aussi en question les critères de sélection des grands festivals. « Quel genre de film veut-on récompenser? Le film sensationnaliste qui présente une curiosité jamais vue, mais dont les conditions de production étaient difficiles, ou celui qui a une approche très durable sur le plateau? », se demande-t-il.

Le responsable de la programmation des EURODOC prône la création de prix pour souligner l’imputabilité d’un film ou, du moins, l’introduction de critères éthiques portant sur le bien-être de l’équipe ou encore sur le traitement des protagonistes lors de la sélection des films. Selon lui, rémunérer ou dédommager les protagonistes d’un film documentaire – voire coproduire le film avec eux – pourrait aussi faire partie des solutions à envisager pour rendre l’industrie plus humaine.

RACONTER SON HISTOIRE

Une tendance récente chez les documentaristes a été relevée par Anja Dziersk, fondatrice de l’agence de vente de films internationaux Rise and Shine Films, lors de la discussion « Circuler pour exister : les enjeux de la diffusion documentaire » : celle d’aborder des sujets davantage personnels dans leurs films. « Depuis trois ans, les cinéastes se retournent vers leur famille et leur propre histoire et font un film à ce sujet. De toute évidence, ça résonne avec les festivals. Malheureusement, c’est beaucoup plus difficile à vendre qu’un film orienté vers une thématique.

Philippe Jean Poirier
Philippe Jean Poirier est un journaliste indépendant couvrant l'actualité numérique. Il explore l'impact quotidien des technologies numériques à travers des textes publiés sur Isarta Infos, La Presse, Les Affaires et FMC Veille.
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