Massimadi Montréal: un festival pour célébrer la culture et les histoires des communautés noires lgbtq+

Crédit photo: Sandra Larochelle

Du 12 février au 12 mars 2021, une trentaine de films, des panels de discussions et une exposition photo mettront en lumière la richesse et les nuances des communautés noires LGBTQ+, dans le cadre de Massimadi* Montréal. Organisé pendant le Mois de l’histoire des Noirs, la 13e édition du Festival des films et des arts lgbt afro est plus qu’une célébration artistique et sociale. C’est un havre de tolérance, une ode à la diversité et un moyen concret afin de pallier le manque de représentation des personnes noires LGBTQ+ dans les médias et les arts.

S’il se concentrait sur la lutte contre le racisme et l’homophobie à ses débuts en 2009, le festival a évolué avec les années. Depuis 2014, plusieurs formes d’arts y sont présentées, les activités de discussions foisonnent et les thématiques se diversifient. «La culture LGBTQ+ afro n’existe pas seulement en lien avec les oppressions, précise le coordonnateur du festival depuis 2017, Laurent Lafontant. Elle existe parce que les personnes LGBTQ+ afro expérimentent le monde différemment.»

Durant notre entrevue réalisée au début décembre 2020, un autre festival de cinéma LGBTQ+, Image+Nation, était en cours à Montréal. L’occasion idéale de mieux comprendre ce qui distingue Massimadi: «Comme c’est le seul festival de cinéma LGBTQ destiné à la communauté afro, ça fait notre différence et notre force, révèle la porte-parole Alicia Kazobinka. Dans d’autres événements, on entend souvent dire que plusieurs œuvres présentées au grand public ont été pensées pour les personnes blanches, que leurs thématiques interpellent surtout cette population et la représentent quasi exclusivement.. Donc, Massimadi offre une certaine représentation.»

Crédit photo: Sandra Larochelle

Les mentalités bougent à leur rythme

Laurent attrape la balle au bond et explique que beaucoup de personnes noires ne se reconnaissent pas dans le Village et dans la communauté LGBTQ+ montréalaise de manière générale. Entre autres, dit-il, puisque la communauté LGBTQ+ au sens large et les personnes LGBTQ+ noires n’ont pas évolué au même rythme.

Afin de soutenir son propos, il évoque la création de l’organisme Arc-en-ciel d’Afrique en 2004. «Au moment où le mariage entre personnes de même sexe était légalisé au Canada, en 2005, on commençait tout juste à aborder les bases de l’homosexualité dans les communautés noires, affirme-t-il. Les personnes noires LGBTQ+ étaient encore souvent dans le placard, ne s’affirmaient pas et vivaient comme si l’homosexualité était toujours taboue.»

L’organisme Arc-en-Ciel d’Afrique et le festival Massimadi ont pour missions respectives de promouvoir les droits des personnes LGBTQ+ noires, et de créer des modèles pour les encourager à s’affirmer et à prendre leur place dans leurs communautés. «On voit déjà peu d'acteurs noirs à la télé et au cinéma québécois, donc encore moins de personnes noires LGBTQ+, dit-il. Massimadi vient pallier cette absence. Et si on compare avec Image+Nation, qui a peu de diversité culturelle et peu de diversité en termes d’âge dans son public, notre événement n’attire pas du tout le même monde.»

Crédit photo: Sandra Larochelle

Discriminations intersectionnelles

Grâce à Massimadi, jeunes et moins jeunes peuvent découvrir des histoires semblables aux leurs. «C’est ce que j’aurais voulu voir durant mon adolescence, souligne Alicia. J’aurais pu m’identifier à quelqu’un et me dire que je ne suis pas seule, pas anormale. Quand on est une personne LGBTQ+ dans les communautés noires, maghrébines ou asiatiques, ce n’est pas évident. Il y beaucoup de stigmatisation autour de l’homosexualité et de la transidentité.»

Qui dit Massimadi dit endroit de choix pour trouver des individus qui comprennent et qui expérimentent l’intersectionnalité, en composant avec deux, trois et parfois quatre formes de discriminations liées à leur orientation sexuelle, leur identité de genre, la couleur de leur peau ou leur religion. «Dans la société, une personne noire est d’emblée discriminée pour sa couleur de peau et son appartenance culturelle, explique Laurent. Si en plus tu es une personne gaie, c’est doublement difficile, car tu peux être ostracisée par les communautés noires et par la population en générale. Ça n’encourage pas à sortir du placard.»

De son côté, Alicia s'identifie comme noire, femme et trans. «Souvent, je me pose la question de savoir si je suis marginalisée ou stigmatisée à cause de la couleur de ma peau ou de ma transidentité, dit-elle. Je suis également confrontée à certains aspects que mes consœurs trans caucasiennes ne comprennent peut-être pas, comme les difficultés d’accès au logement, à des soins ou au travail. C’est souvent plus difficile pour les personnes noires que pour les personnes blanches québécoises ou françaises.»

Marcher avec BLM ou pas?

Laurent Lafontant précise qu’aux yeux de plusieurs membres des communautés noires, l’homosexualité a longtemps été associée à la culture blanche. «Moi, j’ai grandi avec ça. Avant, être noir et ouvertement homosexuel, ça signifiait de perdre son identité noire, de ne plus être reconnu auprès des communautés noires, de voir ses repères disparaître et de couper ses liens avec sa famille et ses amis. Et ce, sans être moins noir auprès des personnes blanches. Heureusement, on entend de moins en moins ça.»

Crédit photo: Sandra Larochelle

Bien que Massimadi se tient durant le Mois de l’histoire des Noirs depuis une décennie, l’ouverture des populations noires en général face aux personnes noires LGBTQ+ se fait tranquillement. «Dans le monde communautaire afro, il y a une ouverture nouvelle à accueillir les personnes LGBTQ, précise Laurent. En mai 2020, lorsque j’ai participé à une marche du mouvement Black Lives Matter, une personne noire trans a pris la parole, alors on sent une ouverture de la part des leaders. Mais, est-ce le cas de tout le monde? Évidemment que non. Plusieurs personnes queer noires ne se sentent pas toujours les bienvenues dans ces marches.»

C’est le cas d’Alicia. «Je ne suis pas allée aux marches de BLM, car les participants n’incluent pas Black trans lives matter dans leurs revendications. Les personnes LGBTQ+ ne sont pas accueillies comme elles devraient l’être par les communautés noires. Cela dit, grâce à Massimadi, ça commence à être plus toléré.» Elle se souvient d’avoir vu des banderoles et des affiches de Massimadi à la Maison d’Haïti. «Les gens de Montréal-Nord savaient ce que c’était. J’étais surprise que le monde de cette communauté hétéronormative nous connaisse.»

Un festival comme vecteur de changement social

Quand ils prennent un pas de recul, Laurent et Alicia remarquent aussi que le rôle joué par les personnes noires LGBTQ+ (spécialement les femmes noires trans) dans le mouvement de défense des droits de la communauté LGBTQ+ dans son ensemble est méconnu au sein de cette même communauté. «Les gens commencent à l’apprendre, mais ce n’est pas tout le monde qui connaît son histoire, atteste Alicia. En 2019, le cinquantième anniversaire des événements de Stonewall** a aidé bien des personnes à comprendre, mais il faut continuer cette éducation. Souvent, ça passe par des films, des séries, des lectures et des événements comme Massimadi, pour ouvrir des discussions.»

Crédit photo: Sandra Larochelle

Laurent ajoute qu’il ignorait lui-même certaines de ces réalités, il y a une dizaine d’années. «Dans ma tête, jusqu’à mes vingt ans, les personnes LGBTQ+ noires n’existaient pas. Rares étaient les personnes noires et gaies à la télé, et elles étaient souvent stéréotypées.»

Son implication dans Massimadi lui a ensuite permis de découvrir une palette de personnages noirs LGBTQ+. «C’est ça, le rôle du festival: faire connaître ces histoires méconnues de la communauté LGBTQ+ en général et des communautés noires, pour que les personnes puissent se reconnaître et contribuer à leur construction identitaire.»

*Signification de «Massimadi»: «Massimadi» est un amalgame de deux termes tirés du créole haïtien utilisés pour offenser des personnes LGBTQ+. Ces termes ont été réappropriés et amalgamés pour créer le mot «Massimadi», qui vise à insuffler la fierté aux membres de la communauté

**Événements de Stonewall: Dans la nuit du 28 juin 1969, à New York, une série de manifestations violentes ont éclaté contre un raid de la police qui a eu lieu au Stonewall Inn, un bar du Greenwich Village fréquenté par des membres de la diversité sexuelle. Des femmes trans de couleur faisaient partie des leaders de ces actions spontanées. Depuis, les historiens attribuent à cet événement le déclenchement d’un mouvement de défense des droits LGBTQ+ plus organisé, tant aux États-Unis qu’ailleurs dans le monde.


Samuel Larochelle
Samuel Larochelle
Originaire d'Abitibi-Témiscamingue et résidant à Montréal, Samuel Larochelle est journaliste indépendant depuis 2012 pour plus d'une vingtaine de médias, dont La Presse, Les Libraires, Caribou, Elle Québec, Le Devoir, Fugues, Les Débrouillards, L'actualité, Nightlife, Échos Montréal et bien d'autres. Également écrivain, il a publié deux romans pour adultes (À cause des garçons, Parce que tout me ramène à toi), une trilogie de romans pour adolescents et adultes jeunes de cœur (Lilie l'apprentie parfaite, Lilie l'apprentie amoureuse, Lilie l'apprentie adulte), ainsi que des nouvelles littéraires dans sept projets collectifs (Treize à table, Comme chiens et chats, Sous la ceinture - Unis pour vaincre la culture du viol, Les nouveaux mystères à l'école, etc.). Il est producteur et animateur du Cabaret des mots de l'Abitibi-Témiscamingue, qui s'est produit en tournées régionales dans plusieurs villes lors de ses quatre premières éditions entre septembre 2019 et septembre 2020. Il travaille présentement à l'écriture d'un nouveau roman pour adultes, à l'édition de deux projets de poésie hybride, au développement d'une série télé et à la rédaction de la biographie d'un politicien et à celle d'un chanteur qui seront respectivement publiées en 2021 et 2022.
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