Un réalisateur sourd, c’est possible!

À 20 ans, Sylvain Gélinas rêvait de devenir réalisateur de longs métrages, sans imaginer que sa surdité l’en empêcherait. Un peu plus de deux décennies plus tard, il raconte que son rêve s’est dilué, avant de reprendre force. Même s’il observe un manque d’ouverture de plusieurs personnes entendantes à ses aspirations cinématographiques, il refuse de baisser les bras.

À ses yeux, des artisans malentendants pourraient très bien collaborer avec des comédiens ou des techniciens entendants sur un plateau de tournage. «En tant que réalisateur malentendant, je pourrais donner mes indications grâce à un interprète en langue des signes québécoise (LSQ), explique-t-il durant notre entrevue, justement en présence d’un interprète. Je pourrais aussi embaucher un directeur de la photographie avec qui je prendrais le temps de m’asseoir pour discuter de mon projet et m’assurer qu’il comprend ma vision, avant qu’il relaie mon message à ses collaborateurs».

Pour l’instant, Sylvain Gélinas n’a pas encore réuni tous les éléments pour tourner. Il déplore entre autres le manque de personnes sourdes qualifiées dans la production cinématographique. «Aux États-Unis et en France, on trouve des personnes sourdes dans les différents métiers de tournage de films. Si on pouvait transposer ces compétences ici, ce serait une bonne manière de créer un environnement propice à la création pour la communauté sourde québécoise.»

Crédit photo: Sandra Larochelle

Bâtir des ponts

Ayant à cœur de créer des liens entre les communautés, il se dit ravi d’avoir vu Télé-Québec faire appel aux interprètes en LSQ pour traduire différents contenus éducatifs, durant les premiers mois de la pandémie. «Puisque le réseau de télévision est lié au Ministère de l’Éducation du Québec, le gouvernement côtoie de plus en plus notre communauté depuis 2020. Ils ont de plus en plus de contrats à nous offrir. J’ai l’impression d’achever la construction d’un pont.»

Il faut dire qu’il est confronté à beaucoup d’incompréhension et d’incommunicabilité depuis des années, voire des décennies. «Quand j’étais enfant, je n’avais pas l’impression d’être exclu de la société à proprement parler, mais quand les entendants parlaient et riaient entre eux, et que je leur demandais ce qui se passait, ils me répondaient souvent de laisser faire ou qu’ils allaient m’en parler plus tard, sans jamais vraiment me raconter. Ça peut sembler mineur comme exemple, mais on finit par se sentir mis de côté.»

Heureusement qu’il a pu fréquenter des classes d’élèves malentendants au primaire et au secondaire, avant d’avoir accès aux services d’interprètes au cégep. «En classe, l’interprète peut intervenir, entendre quelqu’un qui s’adresse à moi et me permettre de lui répondre. Comme je ne peux pas vraiment lire sur les lèvres, cette personne est vraiment indispensable.»

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Crédit photo: Sandra Larochelle

Les premiers pas d’un cinéaste

En 1999, Sylvain Gélinas a mis le pied et le corps au complet dans l’univers du cinéma. «Avec d’autres membres de la communauté sourde, j’ai tourné une quinzaine de courts métrages de fiction, dont plusieurs comédies et des films d’horreur.» 

La grande majorité des films étaient tournés avec des comédiens qui s’exprimaient en LSQ. «À deux reprises, j’ai tourné de courtes capsules avec une personne entendante née de parents sourds. Elle était responsable d’écouter et de vérifier la qualité audio du projet.»

La même année, il a fondé la boîte Cineall.tv, afin de produire ses projets artistiques. Huit ans plus tard, sa participation à l’émission Le Banquier a fait bifurquer sa trajectoire. «Puisque j’ai gagné une certaine somme à l’émission, je me suis demandé quoi faire avec tout cet argent. Je suis allé voir le Service d’aide aux jeunes entreprises (SAJE) pour leur demander des conseils. Quand j’ai dit à la dame que mon entreprise se concentrait sur mes projets personnels, elle m’a vite fait réaliser que la profitabilité serait difficilement au rendez-vous.»

Plus loin dans la conversation, il a expliqué qu’il tournait parfois des vidéos d’annonces gouvernementales et qu’il se chargeait de contrats de traduction en LSQ. «La conseillère m’a alors fait comprendre que je pourrais offrir ces services et en faire une compagnie. Elle a ouvert mes horizons.»

Crédit photo: Sandra Larochelle

Très polyvalente, la version 2.0 de l’entreprise Cineall.tv offre également des ateliers de sensibilisation dans les écoles et la captation d’événements, tant des activités sportives que des activités théâtrales, pour les différentes associations de personnes sourdes qui veulent un produit fini de qualité.

Son équipe est composée de quatre employés malentendants qui communiquent entre eux en LSQ et qui disposent de plusieurs moyens pour échanger avec les personnes entendantes.

Par exemple, quand le journaliste de Futur et Médias a fait une demande d’entrevue à Sylvain Gélinas, la discussion a débuté par courriels, avant de se poursuivre au téléphone grâce au Service de relais vidéo canadien. Notre journaliste parlait alors de vive voix avec un interprète au bout du fil qui transmettait ses propos en LSQ sur vidéo. «On peut aussi utiliser des plateformes comme Zoom avec un interprète sur place avec nous ou en virtuel.»

Il peut également profiter du contrat d’intégration au travail, chapeauté par Emploi Québec, qui rembourse les frais d’interprètes à 100% depuis près de trois ans.

Aller de l'avant

La preuve que lorsqu’on veut vraiment entrer en communication et réaliser des projets avec les membres de la communauté sourdes, les solutions existent. «Je suis convaincu de pouvoir tourner un jour un film avec des acteurs entendants. Il suffit que je travaille avec une personne entendante à mes côtés. Je pourrais mener le projet et me concentrer sur les aspects visuels et les expressions faciales des acteurs, alors que la personne entendante pourrait me dire si la voix et le ton coïncident avec les émotions désirées.»

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Crédit photo: Sandra Larochelle

Si Sylvain Gélinas a cru que son rêve de cinéaste devait être mis de côté au cours des derniers mois, sa flamme s’est ravivée il y a peu de temps. «Je suis comme l’aiguille d’une boussole qui se promène. Je suis très ambivalent. Mais, j’ai décidé récemment d’aller de l’avant pour produire un film. J’ai commencé un projet avec une personne entendante qui semble très intéressée. Alors, oui, je rêve toujours de devenir cinéaste. Et même acteur!»

Bien qu’il préfère rester discret sur ses aspirations, un projet fait bouillonner son esprit. «Nous voulons adapter un livre québécois sur l’histoire d’une personne sourde, mais on est au tout début du processus. On a encore plusieurs étapes à franchir avant que ça voit le jour.»


Samuel Larochelle
Originaire d'Abitibi-Témiscamingue et résidant à Montréal, Samuel Larochelle est journaliste indépendant depuis 2012 pour plus d'une vingtaine de médias, dont La Presse, Les Libraires, Caribou, Elle Québec, Le Devoir, Fugues, Les Débrouillards, L'actualité, Nightlife, Échos Montréal et bien d'autres. Également écrivain, il a publié deux romans pour adultes (À cause des garçons, Parce que tout me ramène à toi), une trilogie de romans pour adolescents et adultes jeunes de cœur (Lilie l'apprentie parfaite, Lilie l'apprentie amoureuse, Lilie l'apprentie adulte), ainsi que des nouvelles littéraires dans sept projets collectifs (Treize à table, Comme chiens et chats, Sous la ceinture - Unis pour vaincre la culture du viol, Les nouveaux mystères à l'école, etc.). Il est producteur et animateur du Cabaret des mots de l'Abitibi-Témiscamingue, qui s'est produit en tournées régionales dans plusieurs villes lors de ses quatre premières éditions entre septembre 2019 et septembre 2020. Il travaille présentement à l'écriture d'un nouveau roman pour adultes, à l'édition de deux projets de poésie hybride, au développement d'une série télé et à la rédaction de la biographie d'un politicien et à celle d'un chanteur qui seront respectivement publiées en 2021 et 2022.
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