Vers des pratiques d’embauche plus inclusives et équitables

Imaginez que vous êtes technicien·ne de tournage et qu’un recruteur vous appelle pour vous offrir un poste syndiqué sur une grande production, sans même avoir à passer d’entrevue. Comment vous sentiriez-vous? Excité·e? Sur vos gardes? Les deux?

C’est exactement ainsi que se sentait Dila Dokuzoğlu lorsqu’elle a reçu un tel appel. «J’ai dit au recruteur: “Vous m’offrez un contrat uniquement en raison de ma disponibilité, sans même me convoquer en entrevue? Ça n’a pas de sens!” Il a répondu: “Nous sommes tous blancs dans l’équipe. Nous avons besoin de personnes issues de la diversité sur le tournage. J’ai regardé la liste de disponibilité et votre nom sonne comme si vous n’étiez pas une personne blanche.” Il m’a aussi demandé si j’étais une femme, parce que ça aiderait aussi.»

Voilà exactement le genre de situation qu’Embauchez Diversité vise à éviter. Créée il y a un peu plus d’un an par l’organisme BIPOC TV and Film, cette plateforme est un répertoire canadien de réalisateurs et réalisatrices et de membres d’équipe de tournage Premières nations, Inuit, Métis, Afrodescendant·es, et personnes d’autres communautés racisées. Alors que les chercheur·euses d’emploi peuvent se créer un profil en moins de dix minutes, le processus prend quelques jours pour les entreprises qui recrutent. Elles doivent passer à travers un processus de vérification exhaustif qui assure que la plateforme demeure un endroit sûr pour les personnes autochtones, afrodescendant·es et les autres personnes racisées de l’industrie.

Environ un an après son lancement, l’initiative compte plus de 8000 membres inscrits, et déboulonne le mythe voulant qu’il manque de talent ou d’expérience chez les personnes issues de ces groupes, dans le monde du cinéma et de la télévision.­

Plus qu’un répertoire

Si l’un des objectifs d’Embauchez Diversité est de favoriser et de normaliser l’embauche de professionnel·les autochtones, afrodescendant·es et d’autres communautés racisées, la plateforme vise surtout à reconnaître le talent et le professionnalisme de milliers de personnes systématiquement marginalisées.

Judy Lung, membre du Conseil d’administration de BIPOC TV and Film et vice-présidente, communications et marketing chez Touchwood PR, explique: « Le but n’a jamais été de créer un répertoire en ligne. L’initiative vise plutôt à mettre en lumière le talent incroyable que l’on a au Canada et qui a toujours été ignoré et exclu du système actuel. Nous voulions aussi repenser et changer les pratiques d’embauche pour les rendre plus justes et inclusives. »

Judy Lung, membre du Conseil d’administration de BIPOC TV and Film

Pranay Nichani, un monteur vidéo de Toronto, a obtenu au moins quatre contrats par l’entremise d’Embauchez Diversité. Il a aussi récemment utilisé la plateforme en tant que recruteur pour trouver un assistant-monteur.

Productrice exécutive, documentaire et téléréalité de l’équipe de la programmation originale chez Bell Média, Tina Apostolopoulos a commencé à utiliser Embauchez Diversité dès sa création. «Je l’utilise chaque fois que nous commençons une nouvelle production, ou un peu comme une base pour bâtir les équipes de tournage. Je regarde qui est disponible, qui est sur le marché», indique-t-elle.

Mike Sheerin est quant à lui producteur exécutif chez Nikki Ray Media (Le combat des gâteaux géants, L’affrontement des chocolatiers). L’été dernier, son équipe cherchait à pourvoir des postes sur plusieurs nouveaux projets. «L’une des premières choses que l’on a faites a été de consulter le site. Ç’a été doux-amer comme expérience, puisque presque tout le monde que nous avons contacté travaillait déjà. Donc c’est super! Puis il y avait une personne dont les compétences ne correspondaient pas nécessairement à ce que l’on cherchait, donc on n’a pas pu aller de l’avant avec elle. Mais cela fait maintenant partie de nos façons de faire. »

Qu’en est-il des personnes nouvellement arrivées?

Les professionnel·le·s autochtones, afrodescendant·es et d’autres communautés racisées de l’industrie comptent beaucoup de ressortissant·e·s des pays du sud. Or, les défis que rencontrent les immigrant·es qualifié·es cherchant un emploi sont les mêmes dans l’industrie du cinéma et de la télévision que dans tous les autres domaines.

Megha Subramanian est diplômée en études cinématographiques de l’université de la Californie du sud. Elle a été productrice exécutive et scénariste en Inde et y a enseigné la scénarisation au niveau universitaire. Lorsqu’elle a déménagé au Canada, il y a six ans, elle a eu beaucoup de mal à trouver un emploi dans son domaine, malgré ses efforts de réseautage.

«Comme l’institution où j’ai enseigné en Inde avait un programme d’échange avec l’université Ryerson, j’avais déjà quelques contacts là-bas. Je suis allée les rencontrer et je leur ai demandé si je pouvais enseigner. Mais évidemment, on ne m’a jamais répondu», se souvient-elle.

Megha Subramanian a même posé sa candidature pour être assistante de production. Elle a été jugée «surqualifiée» pour le poste.

Au bout du compte, ses compétences en gestion de projet, acquises durant sa carrière cinématographique en Inde, l’ont aidée à trouver un emploi… en informatique.

Pranay Nichani, monteur vidéo basé à Toronto

Bien que le fait de faire des études aux États-Unis et au Canada a aidé Pranay Nichani, les premières années sur le marché du travail ont été éprouvantes pour le monteur, qui avait peu d’options. «Avant d’obtenir ma résidence permanente, beaucoup de portes sont restées fermées, juste à cause de crédits d’impôt et du fonctionnement de l’industrie, particulièrement dans le documentaire, mon domaine principal. Depuis, j’ai eu la chance de travailler avec de très bonnes personnes.»

Pour sa part, Dila Dokuzoğlu a travaillé comme première assistante à la réalisation en Turquie, son pays d’origine. Mais ici, au Canada, elle a dû retourner au bas de l’échelle et travaille maintenant comme assistante de production. «Je suis très étonnée que, dans des projets non syndiqués, mon expérience comme première assistante-réalisatrice est reconnue par les gens qui soutiennent spécialement l’inclusion et la diversité.» Elle est très reconnaissante envers les membres des communautés racisées, qui l’ont recommandée à plusieurs occasions.

Bien qu’elle ne peut accepter qu’un nombre limité de contrats non syndiqués, en raison des règles syndicales, Dila Dokuzoğlu s’efforce de canaliser sa frustration en développant une série sur le sujet, avec un ami qui traverse les mêmes difficultés.

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Dila Dokuzoğlu

Un premier pas vers des pratiques d’embauche inclusives et équitables

Bien qu’Embauchez Diversité «n’a jamais visé à résoudre tous les problèmes», assure Judy Lung, la plateforme vise à habituer les recruteur·euse·s à embaucher des professionnel·le·s autochtones, afrodescendant·es et d’autres communautés racisées.

D’après Mike Sheerin, « consulter cette base de données doit devenir une étape de notre processus habituel, plutôt que l’essayer une fois sans grand succès, puis dire que ça ne marche pas. [...] Ça doit faire partie des démarches habituelles lorsque l’on constitue une équipe de tournage. »

Chez Bell Media, l’utilisation d’Embauchez Diversité est maintenant une condition pour qu’un projet obtienne le feu vert. «Ça fait toute la différence, s’exclame Judy Lung. Nous savons qu’une liste reste une simple liste, à moins qu’elle ne soit utilisée de façon constante, et par toute l’industrie. Il était important de s’assurer d’entrée de jeu du soutien des diffuseurs canadiens, qui sont en grande partie responsables de l’approbation des séries, de comment elles sont produites et de comment elles rejoignent le public.»

«Ultimement, notre souhait est que des initiatives comme Embauchez Diversité deviennent un jour superflues et obsolètes», ajoute-t-elle.


Rime El Jadidi
Rime El Jadidi est rédactrice et réalisatrice de documentaires. Après une carrière dans le journalisme, elle se consacre à présent au marketing numérique et à la stratégie de contenu. Rime est particulièrement passionnée par l'idée d'aider les cinéastes à atteindre leurs publics en ligne et à pérenniser leurs entreprises.
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