Alice Bédard, la vie comme une métaphore

Alice Bédard a choisi de dédier sa vie au cinéma, le jour où elle a vu le film The Matrix, soit une bande dessinée qui a pris vie. Des années plus tard, en août 2020, l’une des coréalisatrices du film, Lana Wachowski, a affirmé que l’œuvre était une allégorie sur les réalités trans. Une sacrée coïncidence pour la Montréalaise de 25 ans, qui est l’une des premières cinéastes ouvertement trans du Québec.

Vous avez peut-être entendu parler d’elle et de sa websérie Trans, un projet écrit, réalisé, produit et interprété par «du vrai monde queer», qui a fait les manchettes au printemps 2019. L’idée est apparue dans la tête de la jeune réalisatrice durant sa transition de genre. «Il y avait trop de gens autour de moi qui ne savaient pas ce que c’était d’être trans, alors j’ai voulu l’expliquer, dit-elle. Et comme la représentation trans vient presque toujours d’un point de vue extérieur, c’est-à-dire de personnes qui ont une opinion sur mon existence, j’avais envie d’offrir une bonne représentation».

Le scénario s’inspire d’anecdotes de plusieurs personnes trans de son entourage. «Je préfère raconter un collectif d’histoires, en faisant un collage, plutôt que de tout centrer sur moi. Le projet sera composé à 70% de ce que j’ai entendu et 30% de mon vécu».

Son histoire

Prenons un moment pour raconter son parcours. Créative depuis son plus jeune âge, Alice a vécu durant trois ans au Portugal et un an en France, afin de suivre son père qui travaillait pour une multinationale en informatique. De l’autre côté de l’Atlantique, elle a été emportée par la vague d’amour que les Européens portent à la bande dessinée. «À l’époque, je croyais que j’allais faire de la BD toute ma vie».

Peu après, la passion pour le cinéma l’a happée. «À 11 ans, j’ai terminé mon premier gros projet, une comédie de 45 minutes sur les dieux grecs. J’ai même organisé une première. Ça a confirmé que je voulais faire ça comme métier».

Après un détour d’un an dans un programme d’animation au Cégep du Vieux-Montréal, où elle a eu le sentiment qu’on la formait pour exécuter la vision des autres, elle s’est inscrite en cinéma au Cégep de Saint-Hyacinthe. «À ce moment-là, j’ai changé de programme et j’ai changé de vie! J’avais besoin d’une coupure intense.»

Son objectif : faire un coming out trans dès son arrivée. «Finalement, j’ai choké! Plusieurs problèmes dans ma famille ont repoussé le moment.» Cela dit, la vérité qui bouillait en elle s’est avérée plus forte que tout. «J’avais 18 ans et j’étais persuadée qu’en faisant mon coming out trans, j’allais me ramasser dans la rue, prostituée, dépendante à quelque chose et que je mourrais avant d’avoir 21 ans. Donc, je me suis dit : "S’il me reste trois ans à vivre, aussi bien essayer d’en parler!»

Crédit photo: Sandra Larochelle

S’en est alors suivi un dévoilement de son identité trans à l’école et la création d’un court métrage expérimental. «J’ai mis toutes mes énergies là-dedans. Le court métrage a connu un beau succès pour un film de cégep. Juste assez pour que je me dise que j’avais un semblant de talent au fond de moi et que les gens étaient intéressés par ce que j’avais à dire. J’ai décidé que je pouvais être artiste et trans, ce qui était loin d’être une évidence.»

Pourtant, la situation s’est compliquée la session suivante. «J’avais des batailles philosophiques très publiques avec mes professeurs sur le fait que je voulais créer, alors qu’ils voulaient que j’étudie et que je fasse des examens. Ils avaient probablement raison dans le contexte de leur cours, mais je vivais un high de création trop grand. J’ai donc abandonné le programme pour écrire mes scénarios de longs métrages.»

Un pas de plus vers le métier

Invitée par l’INIS (Institut national de l’image et du son) à s’inscrire au programme d’écriture de scénarios de longs métrages, Alice Bédard y a fait son entrée en 2016. «Je suis devenue scénariste par accident. L’écriture et la réalisation me font vibrer, mais ça coûte moins cher d’avoir un ordinateur et de commencer à écrire. Je suis donc allée peaufiner le volet le plus accessible.»

Ayant depuis écrit six longs métrages et tourné plus d’une vingtaine de courts, elle a eu l’idée de la websérie Trans il y a deux ans. Si le punchline de la bande-annonce, attestant que le projet serait mené en majorité par une équipe de créateurs queer, a attiré l’attention, il n’en demeure pas moins que le point focal demeure le suivant: une cinéaste trans écrira sur les réalités trans.

Pourquoi est-ce important? «Le fait qu’un.e artiste trans raconte l’histoire d’une personne trans, ça permet de partager la vraie chose, et non une perception de la réalité. Si je peux dresser un parallèle, c’est la différence entre raconter une histoire sur la guerre en Syrie après avoir eu les deux pieds dans le sable là-bas et raconter une histoire sur la guerre en Syrie après avoir vu un documentaire sur le sujet.»

Crédit photo: Sandra Larochelle

L’enjeu de la représentation

La créatrice n’est pas totalement contre les points de vue extérieurs sur les réalités trans, mais à une nuance près. «Par exemple, la série Transparent est écrite par un auteur dont la mère est trans et qui raconte son point de vue de fils avec un parent trans. C’est tout à fait valide. Mais actuellement, c’est juste ça qui existe.»

Elle va plus loin en affirmant que les interprètes, les réalisateurs et les scénaristes cisgenres qui s’approprient des histoires de personnes trans génèrent un grand malaise chez ces dernières. «Si je peux me permettre, ça a un effet similaire au black face, dans le sens que les personnes qui faisaient un black face ne voyaient pas nécessairement la moquerie et le mauvais côté du geste. Cependant, quand tu vis une oppression, le black face autant que l’interprétation des personnes trans par des interprètes cisgenres peuvent être ressentis comme un déguisement ou l’usurpation de qui on est.»

Et ce n’est pas mieux si l’histoire est écrite par un membre de la communauté lgbtq+ qui n’est pas trans. «Ça arrive souvent que de telles histoires soient écrites par des hommes gais cisgenres, soit les membres de la communauté qui ont déjà le plus de visibilité. Ce que je trouve le plus dangereux, c’est que plusieurs d’entre eux ont tendance à assumer qu’ils en connaissent plus que la moyenne sur la diversité sexuelle et à moins réfléchir sur leurs biais ou leur propre transphobie.»

Crédit photo: Sandra Larochelle

Défricher les mentalités

Alice est néanmoins consciente des enjeux financiers qui influencent les preneurs de décision. «Le cinéma est un art qui coûte cher. Puisque les gens ne veulent pas perdre d’argent, ils vont toujours préférer des histoires qui peuvent rejoindre les masses. Donc, au lieu de donner le point de vue d’une personne trans, on va raconter comment les autres réagissent et s’adaptent aux personnes trans.»

Elle cite en exemple le film The Danish girl, dans lequel on ne s’intéresse pas en priorité à Lili Elbe, mais au fait que c’est difficile pour sa femme de gérer la situation. «En plus, on en parle comme d’un film biographique, alors que le film n’est même pas basé sur la vraie vie de Lili Elbe!»

Même si elle a un point de vue bien établi sur la légitimité de raconter ou de jouer de telles histoires, la cinéaste a fait depuis longtemps le choix de ne pas être enfermée dans la boîte des sujets lgbtq+. «Je ne voulais pas faire une Xavier Dolan de moi-même et être associée uniquement à mon orientation sexuelle ou à mon identité de genre. Je veux raconter le moins possible d’histoires lgbtq+. Je trouve qu’il y a tellement d’autres choses complexes à raconter dans les émotions que je ressens.»

Crédit photo: Sandra Larochelle

Dans les faits, le synopsis de la websérie Trans était son premier scénario qui traitait d’une réalité lgbtq+. «J’y ai pensé à la fin de 2018, alors que j’écris des histoires depuis mon enfance. Je l’ai écrit, parce que ça venait d’un besoin profond.»

N’ayant toujours pas trouvé de diffuseur, le projet est sur la glace pour l’instant. «Peut-être que ça va décoller à un moment donné. C’est difficile de mettre de l’avant des sujets queer, surtout une série qui s’appelle Trans. On doit composer avec un peu d’homophobie, de transphobie et de sexisme internalisés des décideurs, qui ont peur des réactions du public, que ça ne se vende pas à l’étranger et d’être associés à ce genre de projets.»

Qu’on le veuille ou non, la transidentité demeure une thématique qui soulève les passions. «Mon existence en soi est un sujet politisé. Lorsque j’arrive dans un endroit, les gens ont immédiatement une opinion sur mon existence. Alors, quand on parle d’une série qui serait diffusée à la télé, avec de la promotion, on magnifie ça fois dix, avant même que les gens aient vu quoi que ce soit.»


Samuel Larochelle
Samuel Larochelle
Originaire d'Abitibi-Témiscamingue et résidant à Montréal, Samuel Larochelle est journaliste indépendant depuis 2012 pour plus d'une vingtaine de médias, dont La Presse, Les Libraires, Caribou, Elle Québec, Le Devoir, Fugues, Les Débrouillards, L'actualité, Nightlife, Échos Montréal et bien d'autres. Également écrivain, il a publié deux romans pour adultes (À cause des garçons, Parce que tout me ramène à toi), une trilogie de romans pour adolescents et adultes jeunes de cœur (Lilie l'apprentie parfaite, Lilie l'apprentie amoureuse, Lilie l'apprentie adulte), ainsi que des nouvelles littéraires dans sept projets collectifs (Treize à table, Comme chiens et chats, Sous la ceinture - Unis pour vaincre la culture du viol, Les nouveaux mystères à l'école, etc.). Il est producteur et animateur du Cabaret des mots de l'Abitibi-Témiscamingue, qui s'est produit en tournées régionales dans plusieurs villes lors de ses quatre premières éditions entre septembre 2019 et septembre 2020. Il travaille présentement à l'écriture d'un nouveau roman pour adultes, à l'édition de deux projets de poésie hybride, au développement d'une série télé et à la rédaction de la biographie d'un politicien et à celle d'un chanteur qui seront respectivement publiées en 2021 et 2022.
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